Page:Fiel - Le roman de Colette, 1945.djvu/6

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— Quelle bonne histoire ! Je me demande ce que ton père en pensera. Moi, cela ne me déplairait pas du tout cette partie de campagne, pourvu que je puisse m’asseoir et m’abriter… Et puis, cela vaudrait la peine de se déplacer pour un jour entier… Que va dire ton père ? Que c’est amusant ! Il est bien le jeune homme ? C’est la Providence qui a mis cet autobus en retard et vous a ménagé une nouvelle rencontre.

— C’est vrai, répliqua Colette, songeuse, nous avons causé ensemble, sans y penser… On attend un autobus et on calme ses nerfs en bavardant.

— Tout cela est bien réglé ! Crois-tu que tu lui aies plu ?

— Que déduire ? répondit Colette en devenant rouge.

— Il se peut aussi que ce soit simplement un homme bon qui a pensé que nous aimions la campagne sans avoir les moyens d’y aller… De par le monde, il se trouve des philanthropes.

— Il en est une preuve.

— Ce serait quand même amusant de penser qu’il pourrait faire un mari pour toi et qu’il ait trouvé ce moyen pour te connaître !

— Ne nous faisons pas d’illusions, maman… moi, je ne veux pas rêver, parce que renoncer à ses rêves est toujours désagréable.

Mme Tiguel délaissa le sujet durant quelques instants, mais elle le reprit bientôt parce qu’il l’intéressait grandement. Il y avait si peu d’imprévu dans la vie de la famille que l’on pouvait se distraire d’un beau sujet neuf de causerie.

Tout le monde fut bientôt réuni autour de la table et M. Tiguel ne fut pas long à remarquer que sa femme portait sur son visage les indices d’une satisfaction qu’elle ne pouvait réprimer. Il lui dit :

— Tu as eu une bonne occasion de vêtements ? d’aliments ? ton visage rayonne.

— Oui… Oui…

— Fais-nous partager ta joie…

— Eh ! bien, c’est Colette qui nous a procuré une maison de campagne !

Les trois garçons s’exclamèrent joyeusement, mais le père regarda sa fille d’un air interrogateur.

Colette, encore une fois, raconta l’incident.

Son père l’écouta attentivement.

— Je ne puis guère te blâmer d’avoir causé avec cet inconnu. Il n’est pas rare à Paris, de se lamenter ensemble sur un retard de locomotion. En venir à parler de la campagne par ce beau soleil est un sujet naturel. Ce qui me fait bien augurer de l’éducation de ce Monsieur, c’est qu’il veut me parler… Je jugerai donc si son offre est acceptable ou non… Tu lui as indiqué mon bureau ?