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prudence rocaleux

Elle en ressentit un orgueil extrême durant la première heure.

— Ah ! Madame, si jamais on m’avait dit que j’aurais tout cet argent ! Et M. Rembrecomme m’a remerciée en plus ! C’était à qui de nous deux dirait le plus de mercis ! Moi, pour le magot qu’il me donnait et lui pour mon intelligence… Ah ! j’ le savais que je trouverais le monstre, mais je ne m’attendais pas à ce que ce soit une femme et même deux femmes. Cette Julie, tout de même, avec son air bonasse…

— C’est le cas de dire qu’il ne faut pas se fier aux apparences…

— Si je disais à Madame, qu’en entrant dans leur maison, je me sentais toute chose… Quelque chose flottait dans l’air… Leurs yeux regardaient drôlement et leurs sourires se moquaient un peu. Elles avaient l’air de dire : « Nous sommes plus malignes que toi ! » Belle malice, ma foi, que de tuer son monde pour prendre sa place… Ben ! j’ préfère ma bêtise… c’est-à-dire que je suis moins obtuse qu’on ne le croit !… M’sieu Jacques me l’a dit d’ailleurs : « Prudence, vous êtes un as… Vous avez prouvé votre sang-froid et votre esprit… »

— C’est certain…

— J’y étais un peu forcée… Si je n’avais pas joué un jeu serré, elles auraient pu me fourrer un peu de ciguë dans mon potage… À la campagne, c’est facile… Savez-vous, Madame, que j’étais tellement épouvantée par la conduite de ces harpies, que je n’étais plus tranquille ?… Je m’arrangeais pour qu’elles goûtent les plats avant moi… Je cherchais des trucs : j’avais oublié mon mouchoir, ou je coupais le pain de nous trois avec lenteur… C’est avouer que je n’étais pas brave…

— Vous aviez de bons motifs pour cela !