Page:Figuier - Les Merveilles de la science, 1867 - 1891, Tome 1.djvu/196

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pêché de goûter le moindre repos, vit entrer dans sa chambre un de ses ouvriers, dont les traits bouleversés annonçaient un malheur.

Un grand malheur venait en effet de le frapper. Le bateau s’était trouvé trop faible pour supporter le poids de la machine à vapeur que l’on y avait installée quelques jours auparavant, et, par suite de l’agitation de la rivière provenant d’une bourrasque survenue dans la nuit, il s’était rompu en deux, et avait coulé.

Jamais homme ne ressentit un désespoir plus violent que celui qu’éprouva Fulton, en voyant ainsi s’anéantir en un clin d’œil le fruit de tant de travaux et de veilles, au moment même où il touchait au but si ardemment désiré.

Cependant il n’était pas homme à se laisser longtemps abattre. Il courut à l’île des Cygnes, pour essayer de réparer le désastre. Pendant vingt-quatre heures consécutives, sans prendre ni repos, ni nourriture, il travailla de ses propres mains, avec ses ouvriers, à retirer de la Seine la machine et les fragments submergés du bateau.

La machine n’avait point souffert, mais il fallait construire un bateau nouveau. Il s’établit donc à l’île des Cygnes, et à la fin du mois de juin 1803, un bateau, construit avec les soins et la solidité convenables, était prêt à naviguer ; Il avait 33 mètres de long sur 2 mètres et demi de large.

Le 9 août 1803, ce bateau navigua sur la Seine, en présence d’un nombre considérable de spectateurs. Fulton avait écrit la veille à l’Académie des sciences, pour l’inviter à assister à l’expérience, et l’Académie avait envoyé dans ce but, Bougainville, Bossut, Carnot et Périer. Le bateau, mis en mouvement à diverses reprises, marcha contre le courant, avec une vitesse de 1m,6 par seconde, ce qui représente près d’une lieue et demie par heure.

Un témoin oculaire a consigné dans un recueil scientifique de l’époque, les détails, malheureusement incomplets, de cette expérience mémorable. Nous transcrivons ce document peu connu, le seul que nous ayons pu retrouver sur l’expérience faite par Fulton sur la Seine, en 1803.


« Le 21 thermidor, on a fait l’épreuve d’une invention nouvelle, dont le succès complet et brillant aura les suites les plus utiles pour le commerce et la navigation intérieure de la France. Depuis deux ou trois mois, on voyait au pied du quai de la pompe à feu, un bateau d’une apparence bizarre, puisqu’il était armé de deux grandes roues posées sur un essieu, comme pour un chariot, et que derrière ces roues était une espèce de grand poêle, avec un tuyau, que l’on disait être une petite pompe à feu destinée

    gent du transport des marchandises à un taux si modéré, que je doute fort si jamais un bateau à vapeur, tout parfait qu’il puisse être, peut rien gagner sur ceux avec chevaux pour les marchandises. Mais, pour les passagers, il est possible de gagner quelque chose à cause de la vitesse.

    « Dans ces dessins, vous ne trouverez rien de nouveau, puisque ce sont des rames à eau, moyen qui a été souvent essayé et toujours abandonné, parce qu’on croyait qu’il donnait une prise désavantageuse dans l’eau ; mais, d’après les expériences que j’ai déjà faites, je suis convaincu que la faute n’a pas été dans la roue, mais dans l’ignorance des proportions des vitesses des puissances et probablement des combinaisons mécaniques.

    « J’ai pensé, par mes expériences très-exactes, que les roues à eau sont beaucoup préférables aux chapelets ; par conséquent, quoique les roues ne soient pas une nouvelle application, si, cependant, je les combine de manière qu’une bonne moitié de la puissance de la machine agisse en poussant le bateau, de même que si la prise était de la terre, la combinaison sera infiniment meilleure que tout ce qu’on ait fait jusqu’ici, et c’est, dans le fait, une nouvelle découverte.

    « Pour transporter des marchandises, je propose un bateau à machine destiné à tirer un ou plusieurs autres bateaux à charge, chacun desquels sera si serré à son devancier que l’eau ne coule pas entre pour faire résistance. J’ai déjà fait ceci dans ma patente pour des petits canaux, et il est indispensable pour des bateaux marchands mus par la machine à feu.

    « Par exemple 1

    « Supposez le bateau à machine A présentant à l’eau une face de 20 pieds, mais pointé à un angle de 50 degrés ; il lui faudrait une machine de 420 livres de puissance faisant 3 pieds par seconde pour le mouvoir une lieue par heure dans l’eau stagnante. Si les bateaux B et C ont des faces pareilles à A, il leur faudra à chacun une égale puissance de 420 livres, c’est-à-dire 1 260 livres pour les trois, tandis que s’ils sont liés de la manière que j’ai indiquée, la force de 420 suffira pour tous. Cette grande économie de puissance est trop conséquente pour être négligée dans une telle entreprise.


    « Citoyens,


    « Lorsque mes expériences seront faites, j’aurai le plaisir de vous inviter à les voir, et, si elles réussissent, je me réserve la faculté ou de faire présent de mes travaux à la République, ou d’en tirer les avantages que la loi m’autorise. Actuellement, je dépose ces notes entre vos mains, afin que si un projet semblable vous parvient avant que mes expériences soient terminées, il n’ait pas la préférence sur le mien.


    « Salut et respect.

    « Robert Fulton. »

    1. Ici se trouve dans la lettre un croquis de trois bateaux, se suivant dans cet ordre : C, B, A.