Page:Filion - À deux, 1937.djvu/97

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cer par le commencement, de manière que tu puisses bien saisir, tout comprendre avant de me juger.

Elle ferma les yeux, et Laure ne détacha plus son regard de cette forme ramassée sur la chaise, qui semblait tendre toute son énergie à retrouver des souvenirs vagues et à les classer. Elle remuait les doigts, comptait des jours ; enfin une voix, que la jeune fille ne reconnaissait pas, emplit le silence de cette chambre, silence coupé par le seul bruit du passage d’une pensionnaire longeant rapidement le corridor, d’une clef qui tournait dans une serrure.

Elle n’avait pas ouvert les yeux.

— Laure, Marie Lavoise que tu vois devant toi si vieille, si ratatinée, si peu de chose, a été un jour déjà lointain, une belle jeune fille de vingt ans ; à cet âge j’aimais déjà éperdument celui qui devait faire mon malheur, mon malheur et le tien. Oui, je l’aimais, et il le savait avant même que nous ayons échangé la moindre parole. Ne le devinait-il pas cet amour dans la façon dont je le regardais quand il avançait, portant beau, prendre sa place dans le banc de famille, tout près du nôtre, le dimanche à la grand’messe. Il le savait, mais que lui importait-il, il en aimait une autre. Marie Lavoise était jolie fille, mais elle n’apportait en mariage que l’appoint de ses dix doigts et beaucoup de bonne volonté. Celle qu’il avait remarquée, celle dont il voulait se faire aimer, avait dans le creux de sa main aussi petite, aussi potelée que celle de Marie Lavoise, de quoi payer les dettes de son bien ; car