Page:Flaubert Édition Conard Correspondance 1.djvu/263

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nos instincts divers la satisfaction de notre nature ? Saint Vincent de Paul obéissait à un appétit de charité, comme Caligula à un appétit de cruauté. Chacun jouit à sa mode et pour lui seul ; les uns en réfléchissant l’action sur eux-mêmes, en s’en faisant la cause, le centre et le but, les autres en conviant le monde entier au festin de leur âme. Il y a là la différence des prodigués et des avares. Les premiers prennent plaisir à donner, les autres à garder. Quant a l’égoïsme ordinaire, tel qu’on l’entend, quoiqu’il me répugne démesurément à l’esprit, j’avoue que, si je pouvais l’acheter, je donnerais tout pour l’avoir. Être bête, égoïste, et avoir une bonne santé, voilà les trois conditions voulues pour être heureux ; mais si la première nous manque, tout est perdu. Il y a aussi un autre bonheur, oui il y en a un autre, je l’ai vu, tu me l’as fait sentir ; tu m’as montré dans l’air ses reflets illuminés ; j’ai vu chatoyer a mes regards le bas de son vêtement flottant. Voilà que je tends les mains pour le saisir… et toi-même tu commences à remuer la tête et à douter si ce n’est pas une vision (quelle sotte manie j’ai de parler en métaphores qui ne disent rien !). Mais je veux dire qu’il me semble que toi aussi, tu as de la tristesse au cœur, et de cette profonde qui ne vient de rien et qui, tenant à la substance même de l’existence, est d’autant plus grande que celle-ci est plus remuée. Je t’en avais avertie, ma misère est contagieuse. J’ai la gale ! Malheur à qui me touche ! Oh ! ce que tu m’as écrit ce matin est lamentable et douloureux. Je me suis imaginé ta pauvre figure triste en songeant à moi, triste à cause de moi. Hier j’étais si bien, confiant, serein, joyeux comme un soleil