Page:Flaubert Édition Conard Correspondance 2.djvu/10

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Ce qui me heurte en toi, veux-tu le savoir ? c’est ta rage, encore une fois, de te comparer à une fille, de parler sans cesse de pureté et de sacrifice, de moralité, de mépris pour les sens ! Qu’est-ce que cela me fait ? J’estime autant un forçat que moi, autant les vierges que les catins et les chiens que les hommes. À part ces idées un peu drôles, je suis comme tout le monde. Tu veux que je me roule à tes genoux comme si j’avais quinze ans, que je vole vers toi, que je frémisse, que je pleure aussi. Tu me promets ton souvenir comme une vengeance (il ne sera jamais que doux, plus doux même encore dans l’avenir, quand tout sera rassis dans ma tête). Mais je mentirais si je faisais cela, je jouerais, je te tromperais ! Est-ce que je peux te dire les mots d’amour qui plaisent, moi dont la voix s’est enrouée dans la rage ? Est-ce que mon cœur peut les contenir ces effusions amollissantes qui ne me sont jamais venues que comme des sueurs subites ? ce cœur où ont cuvé dans la solitude, les passions, les fantaisies et les rêves d’un autre monde, de sorte qu’il est maintenant bosselé et tordu comme de la vaisselle hors de service, et qu’on aura beau l’essuyer et le rincer, toujours il aura la froide odeur de tout ce qu’on y a mangé autrefois.

Adieu, tu refuses plus que tu ne penses en refusant mon amitié. Avant de prendre un parti quelconque, réfléchis. J’ai répondu à ce que tu me demandais.

J’irai a Paris, quand Pr[adier] m’appellera, dans six semaines, un jour ; puis, je ne sais quand. L’argent, le temps et les prétextes me manquent.