Page:Flaubert Édition Conard Correspondance 2.djvu/126

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Une des plus belles choses, c’est le chameau. Je ne me lasse pasde voir passer cet étrange animal qui sautille comme un dindon et balance son col comme un cygne. Ils ont un cri que je m’épuise à reproduire; j'espère le rapporter, mais c’est difficile a cause d’un certain gargouillement qui tremblote au fond du râle qu’ils poussent. Du reste j'en aurai peut-être assez du chameau, car nous irons du Caire à Jérusalem par le désert et le mont Sinaï. C'est l’affaire de vingt-cinq jours au—moins. Notre caravane se composera de douze chameaux. Vois—tu nos boules la-dessus? Arrivés à Jérusalem, nous en cuyderons peut-être crever de fatigue. Du reste si le dromadaire se conduit avec moi comme la Méditerranée, j’en aurai le dessus; car vous saurez, mon cher Monsieur, que i’ai été le plus gaillard de tous les passagers, quoique la mer ait été chienne (on roulait, on dégobillait, c’était superbe). Tout le temps de la traversée, onze jours, j'ai mange, fumé, blagué et été si aimable par mes histoires lubriques, bons mots, facéties, etc. , etc., que l’état-major m’adorait. Je crois que je repasserais sur le Nil gratis. J’ai acquis la cette conviction que les choses prévues arrivent rarement. J'avais peur du mal de mer, et je n’en ai pas eu un brin; il n'en fut pas ainsi de Maxime et du jeune Sassetti.

Accoudé sur le bastingage, je contemplais les flots au clair de lune, en m’efforçant de penser à tous les souvenirs historiques qui devaient m’arriver, et ne m’arrivaient as, tandis que mon œil, stupide comme celui du bœuf, regardait l’eau tout bonnement. Plusieurs fois j'ai songé à Racine dans son cabinet, avec sa perruque et son habit xviie siecle, se creusant l'imagination pour arranger la