Page:Flaubert Édition Conard Correspondance 2.djvu/283

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DE GUSTAVE FLAUBERT. 277 En courant sur ces solitudes blanches ou se voyaient seulement des traces de liévres et de chacals, je pensais aux voyages d’Asie, au Thibet, à la Tartarie, à la muraille de la Chine, aux grands cara- vansérails en bois, où le marchand de fourrures arrive le soir, par un crépuscule vert, avec ses chameaux velus dont les poils sont raides de givre. La neige assourdissait le bruit des pas de nos chevaux. Dans les fondrières leurs sabots cassaient la glace. Quand nous les laissions souffler un moment, ils mordillaient du bout des dents les petits arbres rabougris qui apparaissaient sous la neige. Des bergers bulgares couverts de peaux de mouton nous ont remis dans notre route, ou plutôt sur notre voie, car nous allions sans chemin frayé. A la porte de la ferme, il y avait un grand chevreuil suspendu et dont la gorge coupée était noire. Nous sommes revenus à la nuit a Scutari. Mon compagnon, avec un grand coup de fouet de poste, frappait les chiens, dans les villages où nous passions. Toute la meute vagabonde hurlait effroyablement. Nos chevaux continuaient leur train insensé. La mer était grosse pour passer le Bosphore et si nous ne nous sommes pas noyés en caïque, c’est que Dieu ne l’a pas voulu. Du reste, ç’a été une bonne journée et comme on en passe peu dans la vie, même en voyage. Jamais je n’oublierai ces vieilles montagnes de Bithynie toutes blanches, et la lumière qui les éclairait, si froide et si immobile qu’elle semblait factice; ni tous ces villages qui se suivaient, rendus bruyants tout à coup par nos quatre chevaux passant a fond de train sur le pavé, comme un éclair. Puis, au lieu du pavé, nous sentions de nouveau la terre sous