Page:Flaubert Édition Conard Correspondance 2.djvu/468

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462 CORRESPONDANCE - A la place de saint Antoine, par exemple, c’est moi qui fï suis; la Tentation a été pour moi et non pour le ecteur. Moins on sent une cliose, lus on est apte à Fexprimer comme elle est (comme elle est tou- jours en elle-méme, dans sa généralité et dégagée de tous ses contingents éphémères). Mais i aut · avoir la faculté de se la fzire sentir. Cette faculté n’est autre que le génie : voir, avoir le modèle de- vant soi, qui pose. Cest pourquoi je déteste la poésie parlée, la ' poésie en phrases. Pour les choses qui n’ont pas de mots, le regard suflit. Les exhalaisons d’âme, le lyrisme, les descriptions, ie veux de tout cela en style. Ailleurs, c’est une prostitution de l’art et du sentiment même. _ Cest cette pudeur-là qui m’a toujours empêché de faire la cour à une femme. En disant les phrases po-é-tiques qui me venaient alors aux levres, ïavais peur qu’elle ne se dise : « Quel charlatan ! >> et la crainte d’en être un eflectivement m’arrêtait. Cela me fait songer à Mm Cloquet qui, our me montrer comme elle aimait son mari et ilinquié- tude qu’elle avait eue durant une maladie de cinq 'à six jours qu’il avait faite, relevait son bandeau pour que je visse deux ou trois cheveux blancs sur sa tempe et me disait : «.l’ai passé trois nuits sans dormir, trois nuits ai le garder. » Cétait en efl`et formidable de dévouement. Sont de même Farine tous ceux qui vous arlent de leurs amours envolés, de la tombe de leur mère, de leur pere, de leurs souvenirs bénis, bai- sent des médailles, pleurent à la lune, délirent de tendresse en voyant des enfants, se pâment au _ théâtre, prennent un air pensif devant l’Océan.