Page:Flaubert - Par les champs et par les grèves.djvu/235

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Les vagues sautaient sur le pavé de la cale où le bateau bondissait en cognant sa quille, leur écume rejaillissait sur les passagers qui s’embar- quaient, une casquette tomba à l’eau, et les bottes de M. Genès furent mouillées.

La mer roulait, la brise était forte. Cahotée par les flots et tourmentée par un vent de nord- ouest qui nous poussait au fond de la baie, la lourde chaloupe n’avançait guère. Pendant le temps qu’on ramenait les avirons, elle se levait de l’avant, et pivotait arrêtée sur la pointe des vagues. Elles étaient blanches à leur crête, vertes dans leur courbure, bruissantes, nombreuses et se poussaient l’une sur l’autre avec un délire folâtre. Un brick devant nous qui prenait des bordées passait les voiles pleines, bouffi de vent, arron- dissant son ventre et s’en allait doucement, cou- pant l’eau qui clapotait contre sa carène.

A l’horizon Brest apparaissait comme un point gris. Tout à I’entour, dans un cirque de 20 lieues bâti de rochers blancs, la mer s’étalait. A mes pieds, par terre, au fond de la chaloupe, était une cage d’oiseau qui contenait un merle pris le matin et que l’on apportait à la ville; il criait de peur en entendant le bruit des flots.

A côté de la cage, par terre aussi, se cachant le visage de ses mains, une jeune femme était assise dans une attitude désespérée; elle sanglo- tait, elle priait Dieu, elle suppliait tout le monde de la sauver, elle jurait de ne jamais retourner à Plougastel, elle s’écriait qu’elle allait mourir.