Page:Flaubert - Salammbô.djvu/108

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.



Une rumeur indécise arrivait à ses oreilles. Elle était partie du palais et elle recommençait au loin, du côté de l’Acropole. Les uns disaient qu’on avait pris le trésor de la République dans le temple de Moloch ; d’autres parlaient d’un prêtre assassiné. On s’imaginait ailleurs que les Barbares étaient entrés dans la ville.

Mâtho, qui ne savait comment sortir des enceintes, marchait droit devant lui. On l’aperçut, alors une clameur s’éleva. Tous avaient compris ; ce fut une consternation, puis une immense colère.

Du fond des Mappales, des hauteurs de l’Acropole, des catacombes, des bords du lac, la multitude accourut. Les patriciens sortaient de leur palais, les vendeurs de leurs boutiques ; les femmes abandonnaient leurs enfants ; on saisit des épées, des haches, des bâtons ; mais l’obstacle qui avait empêché Salammbô les arrêta. Comment reprendre le voile ? Sa vue seule était un crime : il était de la nature des dieux et son contact faisait mourir.

Sur le péristyle des temples, les prêtres désespérés se tordaient les bras. Les gardes de la Légion galopaient au hasard : on montait sur les maisons, sur les terrasses, sur l’épaule des colosses et dans la mâture des navires. Il s’avançait cependant, et à chacun de ses pas la rage augmentait, mais la terreur aussi. Les rues se vidaient à son approche, et ce torrent d’hommes qui fuyaient rejaillissait des deux côtés jusqu’au sommet des murailles. Il ne distinguait partout que des yeux grands ouverts comme pour le dévorer, des dents qui claquaient, des poings tendus, et les impré-