Page:Flaubert - Salammbô.djvu/181

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nouveau, une preuve encore de cette chose qu’il s’était interdit d’apprendre. Voilà maintenant qu’il souillait ses brodequins de pourpre en écrasant des immondices ; et il ne tenait pas ces hommes, tous devant lui au bout d’une catapulte, pour les faire voler en éclats ! Il se sentait humilié de les avoir défendus ; c’était une duperie, une trahison ; et, comme il ne pouvait se venger ni des soldats, ni des Anciens, ni de Salammbô, ni de personne, et que sa colère cherchait quelqu’un, il condamna aux mines, d’un seul coup, tous les esclaves des jardins.

Abdalonim frissonnait chaque fois qu’il le voyait se rapprocher des parcs. Mais Hamilcar prit le sentier du moulin, d’où l’on entendait sortir une mélopée lugubre.

Au milieu de la poussière, les lourdes meules tournaient, c’est-à-dire deux cônes de porphyre superposés, et dont le plus haut, portant un entonnoir, virait sur le second à l’aide de fortes barres. Avec leur poitrine et leurs bras des hommes poussaient, tandis que d’autres, attelés, tiraient. Le frottement de la bricole avait formé autour de leurs aisselles des croûtes purulentes comme on en voit au garrot des ânes, et le haillon noir et flasque qui couvrait à peine leurs reins et pendait par le bout, battait sur leurs jarrets comme une longue queue. Leurs yeux étaient rouges, les fers de leurs pieds sonnaient, toutes leurs poitrines haletaient d’accord. Ils avaient sur la bouche, fixée par deux chaînettes, de bronze, une muselière, pour qu’il leur fût impossible de manger la farine, et des gantelets sans doigts enfermaient leurs mains pour les empêcher d’en prendre.

A l’entrée du maître, les barres de bois cra-