Page:Flaubert - Salammbô.djvu/199

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épaisses, grandirent ; des monticules noirs se balançaient ; tout à coup des buissons carrés parurent ; c’étaient des éléphants et des lances ; un seul cri s’éleva :

— Les Carthaginois !

Sans signal, sans commandement, les soldats d’Utique et ceux du pont coururent pêle-mêle, pour tomber ensemble sur Hamilcar.

A ce nom, Spendius tressaillit. Il répétait en haletant :

— Hamilcar ! Hamilcar !

Et Mâtho n’était pas là ! Que faire ? Nul moyen de fuir ! La surprise de l’événement, sa terreur du Suffète et surtout l’urgence d’une résolution immédiate le bouleversaient ; il se voyait traversé de mille glaives, décapité, mort. Cependant on l’appelait ; trente mille hommes allaient le suivre ; une fureur contre lui-même le saisit. Pour cacher sa pâleur, il barbouilla ses joues de vermillon, puis il boucla ses cnémides, sa cuirasse, avala une patère de vin pur et courut après sa troupe, qui se hâtait vers celle d’Utique.

Elles se rejoignirent toutes les deux si rapidement que le Suffète n’eut pas le temps de ranger ses hommes en bataille. Peu à peu, il se ralentissait. Les éléphants s’arrêtèrent ; ils balançaient leurs lourdes têtes, chargées de plumes d’autruche, tout en se frappant les épaules avec leur trompe.

Au fond de leurs intervalles, on distinguait les cohortes des vélites, plus loin les grands casques des Clinabares, avec des fers qui brillaient au soleil, des cuirasses, des panaches des étendards agités. Mais l’armée carthaginoise, grosse de onze mille