Page:Flaubert - Salammbô.djvu/230

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les Ligures, qui s’étaient si intrépidement battus, on les confondait avec les Barbares, on les maudissait comme eux ; leur race devenait un crime, une complicité. Les marchands sur le seuil de leur boutique, les manœuvres qui passaient, une règle de plomb à la main, les vendeurs de saumure rinçant leurs paniers, les baigneurs dans les étuves et les débitants de boissons chaudes, tous discutaient les opérations de la campagne. On traçait avec son doigt des plans de bataille sur la poussière ; et il n’était si mince goujat qui ne sût corriger les fautes d’Hamilcar.

C’était, disaient les prêtres, le châtiment de sa longue impiété. Il n’avait point offert d’holocaustes ; il n’avait pas purifié ses troupes ; il avait même refusé de prendre avec lui des augures ; et le scandale du sacrilège renforçait la violence des haines contenues, la rage des espoirs trahis. On se rappelait les désastres de la Sicile, tout le fardeau de son orgueil qu’on avait si longtemps porté ! Les collèges des pontifes ne lui pardonnaient pas d’avoir saisi leur trésor, et ils exigèrent du Grand Conseil l’engagement de le crucifier, si jamais il revenait.

Les chaleurs du mois d’Eloul, excessives cette année-là, étaient une autre calamité. Des bords du lac, il s’élevait des odeurs nauséabondes ; elles passaient dans l’air avec les fumées des aromates tourbillonnant au coin des rues. On entendait continuellement retentir des hymnes. Des flots de peuple occupaient les escaliers des temples : toutes les murailles étaient couvertes de voiles noirs ; des cierges brûlaient au front des Dieux Patæques, et le sang des chameaux égorgés en sacrifice, coulant