Page:Flaubert - Salammbô.djvu/232

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Moloch homicide, et tous abandonnaient Tanit. En effet, la Rabbet, n’ayant plus son voile, était comme dépouillée d’une partie de sa vertu. Elle refusait la bienfaisance de ses eaux, elle avait déserté Carthage ; c’était une transfuge, une ennemie. Quelques-uns, pour l’outrager, lui jetaient des pierres. Mais en l’invectivant, beaucoup la plaignaient ; on la chérissait encore et plus profondément peut-être.

Tous les malheurs venaient donc de la perte du zaïmph. Salammbô y avait indirectement participé ; on la comprenait dans la même rancune ; elle devait être punie. La vague idée d’une immolation bientôt circula dans le peuple. Pour apaiser les Baalim, il fallait sans doute leur offrir quelque chose d’une incalculable valeur, un être beau, jeune, vierge, d’antique maison, issu des Dieux, un astre humain. Tous les jours des hommes que l’on ne connaissait pas envahissaient les jardins de Mégara ; les esclaves, tremblant pour eux-mêmes, n’osaient leur résister. Cependant, ils ne dépassaient point l’escalier des galères. Ils restaient en bas, les yeux levés sur la dernière terrasse ; ils attendaient Salammbô, et, durant des heures, ils criaient contre elle, comme des chiens qui hurlent après la lune.