Page:Flaubert - Salammbô.djvu/278

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


et les tentes, avec leurs toiles en lambeaux, semblaient de vagues navires à demi perdus dans les écueils. Des cuirasses, des fourches, des clairons, des morceaux de bois, de fer et d’airain, du blé, de la paille et des vêtements s’éparpillaient au milieu des cadavres ; çà et là quelque phalarique prête à s’éteindre brûlait contre un monceau de bagages ; la terre, en de certains endroits, disparaissait sous les boucliers ; des charognes de chevaux se suivaient comme une série de monticules ; on apercevait des jambes, des sandales, des bras, des cottes de mailles et des têtes dans leurs casques, maintenues par la mentonnière et qui roulaient comme des boules ; des chevelures pendaient aux épines ; dans des mares de sang, des éléphants, les entrailles ouvertes, râlaient couchés avec leurs tours ; on marchait sur des choses gluantes et il y avait des flaques de boue, bien que la pluie n’eût pas tombé.

Cette confusion de cadavres occupait, du haut en bas, la montagne tout entière.

Ceux qui survivaient ne bougeaient pas plus que les morts. Accroupis par groupes inégaux, ils se regardaient, effarés, et ne parlaient pas.

Au bout d’une longue prairie, le lac d’Hippo-Zaryte resplendissait sous le soleil couchant. À droite, de blanches maisons dépassaient une ceinture de murailles ; puis la mer s’étalait, indéfiniment ; et, le menton dans la main, les Barbares soupiraient en songeant à leurs patries. Un nuage de poudre grise retombait.

Le vent du soir souffla ; alors toutes les poitrines se dilatèrent ; et, à mesure que la fraîcheur augmentait, on pouvait voir la vermine abandonner les