Page:Flaubert - Salammbô.djvu/318

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mêmes un pouvoir effectif, les malédictions que l’on rapportait à quelqu’un pouvaient se tourner contre lui ; et elle taisait son envie d’assassinat, de peur d’être blâmée de n’y avoir point cédé. Elle disait que le Schalischim paraissait furieux, qu’il avait crié beaucoup, puis qu’il s’était endormi. Salammbô n’en racontait pas davantage, par honte peut-être, ou bien par un excès de candeur faisant qu’elle n’attachait guère d’importance aux baisers du soldat. Tout cela, du reste, flottait dans sa tête, mélancolique et brumeux comme le souvenir d’un rêve accablant ; et elle n’aurait su de quelle manière, par quels discours l’exprimer.

Un soir qu’ils se trouvaient ainsi l’un en face de l’autre, Taanach tout effarée survint. Un vieillard, avec un enfant, était là, dans les cours, et voulait voir le Suffète.

Hamilcar pâlit, puis répliqua vivement :

— Qu’il monte !

Iddibal entra, sans se prosterner. Il tenait par la main un jeune garçon couvert d’un manteau en poil de bouc ; et aussitôt relevant le capuchon qui abritait sa figure :

— Le voilà, Maître ! Prends-le !

Le Suffète et l’esclave s’enfoncèrent dans un coin de la chambre.

L’enfant était resté au milieu, tout debout ; et, d’un regard plus attentif qu’étonné, il parcourait le plafond, les meubles, les colliers de perles traînant sur les draperies de pourpre, et cette majestueuse jeune femme inclinée vers lui.

Il avait dix ans peut-être, et n’était pas plus haut qu’un glaive romain. Ses cheveux crépus ombrageaient son front bombé. On aurait dit que