Page:Flaubert - Salammbô.djvu/364

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se portèrent sur toute la plaine pour en trouver d’autres.

Mais ne possédait-on pas des Carthaginois, vingt captifs faits dans la dernière rencontre et que personne, jusqu’à présent, n’avait remarqués ? Ils disparurent ; c’était une vengeance, d’ailleurs. Puis, comme il fallait vivre, comme le goût de cette nourriture s’était développé, comme on se mourait, on égorgea les porteurs d’eau, les palefreniers, tous les valets des Mercenaires. Chaque jour on en tuait. Quelques-uns mangeaient beaucoup, reprenaient des forces et n’étaient plus tristes.

Bientôt cette ressource vint à manquer. Alors l’envie se tourna sur les blessés et les malades. Puisqu’ils ne pouvaient se guérir, autant les délivrer de leurs tortures ; et, sitôt qu’un homme chancelait, tous s’écriaient qu’il était maintenant perdu et devait servir aux autres. Pour accélérer leur mort, on employait des ruses ; on leur volait le dernier reste de leur immonde portion ; comme par mégarde, on marchait sur eux ; les agonisants, pour faire croire à leur vigueur, tâchaient d’étendre les bras, de se relever, de rire. Des gens évanouis se réveillaient au contact d’une lame ébréchée qui leur sciait un membre ; et ils tuaient encore par férocité, sans besoin, pour assouvir leur fureur.

Un brouillard lourd et tiède, comme il en arrive dans ces régions à la fin de l’hiver, le quatorzième jour, s’abattit sur l’armée. Ce changement de la température amena des morts nombreuses, et la corruption se développait effroyablement vite dans la chaude humidité retenue par les