Page:Flaubert - Salammbô.djvu/413

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sentir encore, de les entendre ; elle allait crier. Il s’abattit à la renverse et ne bougea plus.

Salammbô, presque évanouie, fut rapportée sur son trône par les prêtres s’empressant autour d’elle. Ils la félicitaient ; c’était son œuvre. Tous battaient des mains et trépignaient, en hurlant son nom.

Un homme s’élança sur le cadavre. Bien qu’il fût sans barbe, il avait à l’épaule le manteau des prêtres de Moloch, et à la ceinture l’espèce de couteau leur servant à dépecer les viandes sacrées et que terminait, au bout du manche, une spatule d’or. D’un seul coup il fendit la poitrine de Mâtho, puis en arracha le cœur, le posa sur la cuiller et Schahabarim, levant son bras, l’offrit au soleil.

Le soleil s’abaissait derrière les flots ; ses rayons arrivaient comme de longues flèches sur le cœur tout rouge. L’astre s’enfonçait dans la mer à mesure que les battements diminuaient ; à la dernière palpitation, il disparut.

Alors, depuis le golfe jusqu’à la lagune et de l’isthme jusqu’au phare, dans toutes les rues, sur toutes les maisons et sur tous les temples, ce fut un seul cri ; quelquefois il s’arrêtait, puis recommençait ; les édifices en tremblaient ; Carthage était comme convulsée dans le spasme d’une joie titanique et d’un espoir sans bornes.

Narr’Havas, enivré d’orgueil, passa son bras gauche sous la taille de Salammbô, en signe de possession ; et, de la droite, prenant une patère d’or, il but au génie de Carthage.

Salammbô se leva comme son époux, avec une coupe à la main, afin de boire aussi. Elle retomba,