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LE MÉTAL

HISTOIRE D’IL Y A VINGT MILLE ANS, par R. DUNAN (fin).


Et voici que, contournant une pierre géante et sphérique, il se trouva face à face avec un autre ennemi. Celui-ci dépeçait un herbivore aux jambes grêles, tué sans doute au cours de l’investissement de la demeure magdalénienne. Armé d’une sorte de lame luisante, mince et aiguë, il taillait dans la chair rouge. Les deux hommes placés inopinément l’un en face de l’autre eurent les réflexes de la guerre. Le Magdalénien arracha un épieu à son côté, leva le bras d’un geste puissant et l’étendit d’une saccade. L’homme aux longs bras fit le même geste avec une sagaie à pointe claire.

Le Magdalénien eut le dessus ; un cerveau qui commande avec plus de précision et de puissance, un dixième de seconde d’avance dans les réactions musculaires et l’épieu était à trois coudées du corps ennemi quand celui-ci lança sa sagaie à son tour. Le Magdalénien s’accroupit, la sagaie passa, le manche lui fouetta durement le crâne, mais l’homme du métal, atteint au-dessus du mamelon droit, oscilla. Son masque devint douloureux, sa bouche s’ouvrit avec un sifflement. Il tenta de porter la main à sa hanche où une flèche longue était appendue. Mais l’autre, redressé et cambré, abattit sa hache de silex sur le crâne ennemi, et le forgeron s’effondra sans un cri.

L’anthropophagie était, aux temps de la Magdeleine, assez rare en Occident. Non que nul souci moral arrêtât les humains. Mais l’homme n’est pas comestible de façon réelle. Les cannibales ont toujours été des dégénérés intellectuels. De plus, des maladies nombreuses accroissent leur virulence en passant d’homme à homme par cette voie. C’est une raison d’hygiène qui bannit l’anthropophagie dès l’origine dans les races à intellectualité relevée. Le Magdalénien, pourtant, se rendait compte que cette belle proie fraîche pouvait alimenter tout le clan pendant quelques jours. Mais là-haut, l’étranger sur la saillie de roc serait bientôt assez prés pour tuer, sans avoir été vu, les habitants de la caverne. Il fallait aller vers lui.

C’est en entendant rouler des pierrailles que l’homme du métal s’aperçut que lui-même était traqué. Se retournant, il vit, à cent coudées, le Magdalénien qui grimpait au milieu de strates schisteuses. Leur position à tous deux était ingrate et scabreuse, mais nul souci de prudence ne les tenait. Enfin, ils se trouvèrent séparés à courte distance et se préparèrent. Comme toujours, les deux armes partirent ensemble. Celle de l’étranger, un disque de pyrite ; l’autre un harpon court. Le harpon manqua son but, le disque avec un bruit sourd frappa l’avant-bras du Magdalénien. Une plaie saignante se décela aussitôt, irritant seulement le blessé. Et lui sans aucune prudence, avec sa massue, gravit aussitôt une pente dure, courut sur la saillie où se tenait l’autre et l’attaqua. Le duel fut court, un javelot lancé par l’étranger se ficha dans la massue. Et la massue levée à son tour s’abattit sur le forgeron qui chancela, reprit son équilibre la face grimaçante de fureur, tenta de jeter à la poitrine de l’ennemi une lame courte et aiguë tirée de son vêtement de peau et tomba à genoux. Il se releva encore, tragique comme un fauve à l’agonie et enfin, perdant pied, chut de l’étroite saillie sur le sentier qui la bordait plus bas.

Là-haut, dans un trou de nuages, une lumière bleue s’épandait sur la forêt et les montagnes hargneuses. La nature embuée de vapeur d’eau avait cet aspect édulcoré que de longs siècles plus tard les hommes devaient nommer mélancolique.

La mort régnait pourtant dans deux corps, quelques instants plus tôt exubérants de vie. On se battait aussi dans la caverne.

Le Magdalénien s’accroupit pour regarder de loin son ennemi pantelant. Autour de lui, une douceur régnait dans la lumière vague. Peut-être y fut-il sensible, à l’heure où les destins de sa race s’accomplissaient. Une âpre volonté agrandissait pourtant sa conscience. Le sentiment d’avoir vaincu l’ennemi s’ajoutait à l’euphorie de la quiétude après l’émotion, les tempes battantes et les douloureuses foulées sanguines de la bataille. Il se sentait plus fort, plus puissant, plus divin et il crut avoir établi une sorte de maîtrise sur l’espace bleuté qui régnait jusqu’aux hori-