Page:Franck - Dictionnaire des sciences philosophiques, 1875.djvu/75

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en deux sous-règnes, celui des sciences nooiogiques proprement dites, et celui des sciences sociales. Puis il divisa chacun des quatre sous-règnes en deux embranchements, chaque embranchement en deux sous-embranchements, subdivisés chacun en deux sciences du premier ordre, dans chacune desquelles il trouva deux sciences du second ordre, divisées chacune en deux sciences du troisième ordre. Il eut ainsi 128 sciences du troisième ordre, embrassant dans leur ensemble toutes les connaissances humaines. Ampère compare ces sciences du troisième ordre aux familles naturelles, que Jussieu a déter­minées d’abord sans aucune idée préconçue et d’après l’ensemble des caractères observés dans les espèces végétales ; il a réuni ensuite ces fa­milles en groupes plus ou moins élevés, et il les a subdivises en descendant jusqu’aux espèces vé­gétales. Ampère s’est arrêté aux sciences du troi­sième ordre, sans pousser la division plus loin j mais, pour tout le reste, il croit avoir procède comme Jussieu. Cependant, de l’inspection du tableau final d’Ampère et de ses explications mêmes, il résulte que c’est là une illusion. Il est vrai que sa méthode d’exposition consiste à partir des sciences du troisième ordre, en re­montant de degré en degré j usqu’aux deux règnes. Mais il est évident et l’auteur lui-même nous apprend que telle n‘a pas été sa méthode d’in­vention, et qu’une vue philosophique a priori l’a forcé de modifier après coup ses divisions et ses subdivisions, pour remplir les cadres uniformes et entièrement semblables entre eux des deux règnes dans cette division invariablement dicho­tomique. Les familles botaniques de Jussieu existaient dans la nature, et ce savant n’a fait que es y trouver. Au contraire, parmi les sciences du troisième ordre d’Ampère, il y en a beaucoup qui n’ont jamais existé et n’existeront jamais comme sciences distinctes. Parmi les sciences de ses deux premiers ordres, il y en a moins qui aient ce défaut capital, mais il y en a encore. Par exemple, dans le sous-embranchement des sciences philosophiques, la thélésiologie, science du premier ordre, n’existera jamais comme science distincte, et des quatre sciences du troi­sième ordre qu’elle contient, la première, la télésiographie, description de la volonté, fait partie de la psychologie, la seconde et la "troi­sième font partie de l'éthique. Or la psychologie et l’éthique sont deux des quatre sciences du pre­mier ordre de ce même sous-embranchement. Prenons maintenant l’ontologie, autre science philosophique du premier ordre. Parmi ses quatre subdivisions, Vhyparclologie et la théodicée n’existeront jamais comme distinctes des deux autres qui sont l’ontolhétique et la théologie na­turelle. Le règne des sciences cosmologiques donnerait lieu à des critiques du même genre. Par exemple, des quatre sciences du troisième ordre comprises dans la zootechnie, deux rentrent en partie dans les deux autres et n’en diffèrent qu’à titre de points de vue d’une même science, tandis que les quatre sciences du troisième ordre comprises dans la physique médicale ont chacune un objet différent de celui des trois autres. 11 y a donc, dans ces divisions de chaque science du premier ordre en quatre du troi­sième, une symétrie apparente et non réelle, factice et non naturelle. Les cadres étaient faits : il fallait les remplir.

Mais comment le génie classifieateur d’Ampère s’est-il asservi à ces cadres arbitraires ? Sa théorie philosophique des quatre ordres de con­ceptions lui a imposé sa theorie des quatre points de vue, et celle-ci s’est imposée à sa classification des sciences. Dans sa préfacé et dans son intro­duction, il insiste sur cette pensée, que les con­ceptions des deux premiers ordres, les unes sub­jectives, les autres objectives, doivent exister chez les enfants avant l’intelligence du langage, qui seule permet de comparer les faits et de les expliquer. De même, suivant lui, dans chaque science il y a une première partie qui, sans scruter la corrélation des faits, les considère en eux-mêmes, et cette partie se subdivise en deux autres, dont l’une prend dans les faits ce qui s’offre immédiatement à l’observation, et dont l’autre cherche ce qui est d’abord cache : ensuite, dans chaque science, il y a une seconde partie, qui considère les faits corrélativement, de ma­nière à les comparer et à les expliquer, en exa­minant les changements successifs qu’un même objet éprouve, ou bien les changements analogues qui se produisent dans des objets différents, et cette seconde partie se subdivise en deux autres, dont l’une arrive par cette comparaison aux lois les plus générales, et l’autre se propose de dé­couvrir les causes des faits données par les deux premiers points de vue et les causes des lois données par le troisième point de vue, et de prévoir les effets par la connaissance des causes Tout cela est vrai ; mais l’erreur consiste à croire que des points de vue d’une même science sont des sciences distinctes. Par exemple, suivant Ampère, dans la physique générale élémentaire, première partie de la physique générale, il y a la physique expérimentale, qui s’arrête aux faits observés, et la chimie, qui scrute les faits cachés ; et dans la physique mathématique, seconde partie de la physique générale, il y a la stéréo— nomie, qui applique à tous les corps les procédés nécessaires pour arriver à l’exactitude mathé­matique dans les observations physiques et chi­miques et dans les formules qui en résument tous les résultats, et Vatomologie, qui s’élève à la recherche des causes des phénomènes et des lois de physique et de chimie. Cet exemple choisi par l’auteur est malheureux ; car il est évident que la physique et la chimie sont deux sciences distinctes, séparées avec raison dans la première subdivision et confondues à tort dans la seconde. Les quatre points de vue auraient dû, suivant les principes posés expressément par Ampère, servir seulement de contre-épreuve à la classi­fication des sciences divisées et subdivisées d’après leurs objets : au contraire, ce sont bien évidemment les quatre points de vue qui d’une part l’ont forcé à diviser en deux une science naturellement une, comme la physique, à laquelle appartient la partie physique de la stéréonomie et de l’atomologie, ou comme la chimie, à laquelle appartient la partie chimique de ces deux mêmes sciences ; d’autre part ce sont aussi les quatre points de vue qui l’ont forcé à réunir en une seule science deux sciences naturellement dis­tinctes, comme la partie physique et la partie chimique de la stéréonomie et de l’atomologie.

Cette même théorie des quatre points de vue a produit chez Ampère une autre illusion, com­battue avec raison par M. Arago dans sa Notice. Ces quatre points de vue, qui déterminent toutes les divisions et les subdivisions des connaissances humaines, étant analogues aux quatre ordres de conceptions rangés suivant l’ordre de leur appa­rition successive dans la première enfance, Am­père se croit en droit de conclure que, sauf la nécessité d’une instruction primaire préparatoire, ses 128 sciences se trouvent rangees dans son tableau dans l’ordre le meilleur à suivre soit pour les étudier toutes, soit pour en étudier à fond quelques-unes en omettant ou en se con­tentant d’effleurer les autres. Ainsi il admet J qu’il vaut mieux avoir acquis toute l’instructionqu’