Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome II, 1835.djvu/667

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LIVRE III.

vous ai prononcées, quand il fut revenu d’Angleterre ; mais le duc de Guerles, qui étoit jeune et entreprenant, n’en fit nul compte ; et répondit à son père qu’il n’en feroit autrement, et que plus cher il aimoit la guerre que la paix, et au roi de France qu’à un povre homme.

CHAPITRE XCV.

Comment la duchesse de Brabant envoya ses messagers devers le roi de France pour lui remonstrer ses besognes, et comment le roi et son conseil étoient ensonniés sur les incidens qui étoient au royaume, tant du défiement du duc de Guerles comme des besognes de Prague, et de la réponse que on fit aux ambassadeurs de Brabant.


La duchesse de Brabant qui se tenoit à Bruxelles étoit bien informée de toutes ces affaires, et comment le duc de Guerles menaçoit les Brabançons, et disoit qu’il leur feroit guerre, et bien s’en doutoit ; et disoit en celle manière la duchesse : « Ha ! Dieu pardoint, par sa grâce, à monseigneur mon mari ; car, s’il vesquesist, le duc de Guerles n’osât penser et mettre hors ces paroles ; mais pour ce que je suis une femme et désormais ancienne, il me veult assaillir et faire guerre. » Lors mit la dame de son conseil ensemble, pour savoir comment elle s’en cheviroit, car elle sentoit ce duc hâtif et de grand’emprise.

En ce temps que la dame demanda conseil de ces choses, étoit nouvellement du duc de Guerles défié le roi de France, dont grand esclandre couroit parmi le royaume et en toutes autres terres voisines où les nouvelles en étoient venues et épandues, tant pour ce que le duc de Guerles est un petit prince au regard des autres, que pour ce que la lettre de défiance, si comme commune renommée couroit, car oncques ne la vis, étoit felle et impétueuse, et elle faisoit moult, à tous ceux qui en oyoient la devise, à émerveiller. Si en parloit-on en ces jours en plusieurs manières ; les uns en une manière, les autres en une autre, ainsi que les cœurs sont de diverses opinions. « En nom Dieu, dame, répondirent ceux du conseil à la duchesse, vous ne demandez pas grands merveilles, et nous vous conseillons que vous envoyez devers le roi de France et devers le duc de Bourgogne. Il est heure, car le duc de Guerles, si comme vous avez jà bien ouï dire, a défié le roi de France et tous ses aidans ; et au cas qu’il voudra faire guerre au royaume, comme il dit, et comme renommée court, qu’il a les Anglois et les Allemands en son alliance, il ne peut avoir plus belle entrée dedans le royaume que parmi votre pays. Si est bon que le roi et le duc de Bourgogne en soient avisés et informés, et que vos chastels, sur les frontières, soient garnis et pourvus de gens d’armes ; pourquoi nul mal ne s’y prenne, car il n’est si petit ennemi qu’on ne doive douter. Non pas que nous disons que pour lui singulièrement, ni pour les Guerlois, il nous convienne prendre confort, ni alliance ailleurs ; nenny. Mais nous le disons pour les grandes alliances qu’il peut de léger prendre et avoir au dehors, et des Anglois par espécial dont il s’arme, et des Allemands qui moult sont convoiteux et qui toujours désirent à guerroyer le noble royaume de France, pour la cause de la graisse qu’ils y prennent. »

La duchesse dit et répondit à ce conseil : « Vous dites voir, et je veuil qu’on y voise. » Lors furent élus et nommés ceux qui iroient en celle saison pour celle besogne : le sire de Borgnival, maître d’hôtel ; messire Jean Opem, un moult gracieux chevalier ; un clerc, et un écuyer d’honneur et sage ; le clerc avoit nom messire Jean Grave, et l’écuyer messire Nicolas de la Monnoye, et tous quatre étoient du droit conseil de madame de Brabant. Ceux se départirent de Bruxelles, quand leurs lettres de créance furent escriptes et scellées ; et se mirent à chemin, et vinrent à Paris. Pour ce temps, le roi ni le duc de Bourgogne n’y étoient point ; mais se tenoient en la bonne cité de Rouen, en Normandie. Si se départirent de Paris, quand ils sçurent les nouvelles, et allèrent là où ils trouvèrent le roi et ses oncles. Tant exploitèrent ces ambassadeurs de Brabant qu’ils vinrent à Rouen. Si se logèrent ; et tout premièrement ils se trairent devers le duc de Bourgogne. Ce fut raison qu’il leur fit bonne chère, car bien les connoissoit ; et montrèrent leurs lettres. Le duc les prit et les lut ; et puis, quand il sçut que heure fût, il les mena devers le roi, lequel, pour l’amour de leur dame, les reçut moult bénignement. Il lut les lettres, et puis les ouït parler. Il leur fit réponse en disant : « Vos paroles et requêtes demandent bien conseil. Retrayez vous toujours devers bel oncle de Bourgogne, et vous serez ouïs et expédiés le plus tôt qu’on pourra. » Celle parole contenta moult les dessus nommés,