Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome II, 1835.djvu/668

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
662
[1388]
CHRONIQUES DE J. FROISSART.

et prirent congé du roi et du duc de Bourgogne, et se trairent à leur hôtel.

Pour ces jours étoient le roi et ses oncles, et les seigneurs, moult embesognés, et tous les jours ensemble et en conseil, pour plusieurs causes et incidences qui leur sourdoient à conseiller, car les défiances du duc de Guerles n’étoient pas bien plaisantes. Aussi on ne savoit pas bien à quoi le duc de Bretagne tendoit, qui avoit pris merveilleusement le connétable de France, et rançonné à cent mille francs, à trois chastels et à une bonne ville ; et entendoit le roi et ses consaux, qu’il garnissoit grandement, de pourvéances et artillerie, ses garnisons, ses villes et ses chastels ; et envoyoit souvent lettres et messagers en Angleterre devers le roi et ses deux oncles ; car le duc de Lancastre pour ce temps étoit en Galice. Si avoit bien le conseil de France grandement à penser et à faire sur ces besognes, car elles étoient moult grosses. Si en furent plus longuement sans réponse les ambassadeurs de la duchesse de Brabant, En la fin, le duc de Bourgogne fit la réponse, et leur dit : « Vous retournerez devers nostre belle ante, et la nous saluerez beaucoup de fois ; et lui baillerez ces lettres du roi, et les nôtres aussi ; et lui direz que toutes ses besognes sont nôtres, sans nul moyen ; et qu’elle ne s’ébahisse en rien, car elle sera reconfortée tellement qu’elle s’en apercevra et que le pays de Brabant n’y aura ni blâme, ni reproche, ni dommage. » Celle réponse contenta grandement les ambassadeurs de Brabant ; et se départirent sur cel état, et s’en retournèrent à Paris, et de là à Bruxelles, et firent à la duchesse relation de la réponse, tout en telle manière et sur la forme que vous avez ouïe ; tant que la dame en fut bien contente.

CHAPITRE XCVI.

Comment le corps saint du cardinal Pierre de Luxembourg fesoit merveilles de miracles en Avignon ; comment par grand accident le roi de Navarre mourut en la cité de Pampelune, et comment monseigneur Charles son fils ains-né fut couronné.


En ce temps et en celle saison furent les nouvelles épandues de saint Pierre de Luxembourg, le cardinal, et que son corps étoit saintis en la cité d’Avignon, et lequel en ces jours faisoit, et fit merveilles de miracles, et tant et si grand’foison qu’innumérables. Ce saint cardinal avoit été fils au comte Guy de Saint-Pol qui demeura en la bataille de Julliers. Si vous dis que ce saint cardinal fut un homme en son temps de très bonne, noble, sainte et dévote vie, et fit toutes œuvres plaisantes à Dieu. Il étoit doux, courtois et débonnaire, vierge et chaste de son corps, et large aumônier. Tout donnoit et départoit aux povres gens ; rien ne retenoit des biens de l’église, fors que pour simplement tenir son état. Le plus du jour et de la nuit il étoit en oraisons. Les vanités et superfluités et les pompes de ce monde il fuyoit et eschevoit ; et tant fit que Dieu, en sa jeunesse, l’appela en sa compagnie ; et, tantôt après son trépas, il fit grands miracles et apperts ; et ordonna à être enseveli au sépulchre commun des povres gens ; et en toute sa vie n’y eut qu’humilité ; et là gît, et fut mis en la chapelle de saint Michel.

Le pape et les cardinaux, quand ils virent que les miracles du corps saint se multiplioient ainsi, en escripvirent au roi de France, et par espécial à son frère aîné, le comte Waleran de Saint-Pol : et lui mandèrent qu’il allât en Avignon. Le comte ne s’en voult point excuser ni deporter d’y aller, mais y alla ; et donna de belles lampes d’argent, qui sont devant son autel. On se pourroit émerveiller de la grand’créance, que ceux du pays de là environ y avoient, et des visitations qu’ils y faisoient, et des présens que rois, ducs, comtes, dames et gens de tous états faisoient. Et en ces jours que je fus en Avignon, car par là, pour le voir, je retournai de la comté de Foix, de jour en jour ces œuvres et magnificence s’augmentoient ; et me fut dit qu’il seroit canonisé. Je ne sais pas comment depuis il en est avenu.

Or, si je vous ai parlé de la mort de ce saint homme, je vous parlerai aussi, car point n’en ai parlé encore, de la mort d’un roi, par lequel vie celle histoire en plusieurs lieux est moult augmentée ; mais ses œuvres furent autres que raisonnables, car par lui, et par ses incidences, le royaume de France eut moult affaire en son temps. Vous devez entendre que c’est pour le roi de Navarre.

On dit, et voir est, qu’il n’est chose si certaine que la mort, et chose si peu certaine que d’heure de la mort. Je le dis à ce propos que le roi de Navarre ne cuidoit point, quand il mourut être si près de sa fin, car espoir, s’il l’eût