Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome III, 1835.djvu/193

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LIVRE IV.

l’entrée des parlemens les François mirent en termes aux seigneurs d’Angleterre qui là étoient, quand ils eurent vu leurs procurations et la puissance qu’ils avoient de tenir le parlement et de donner trêves, et sur les trêves bonne paix par mer et par terre, de eux principalement, leurs conjoints et ahers, que ils vouloient avoir Calais abattue, par telle manière que jamais nul n’y habitât ni demeurât.

À cette parole et article répondirent les Anglois tantôt, c’est à entendre le duc de Lancastre et le duc de Glocestre, que ils n’avoient que faire de mettre ces paroles en termes, d’avoir Calais abattue, car Calais seroit la dernière ville que la couronne d’Angleterre tiendroit en son domaine et héritage ; et que si on vouloit avoir traité et parlement à eux on doit cette parole, car ils n’en vouloient plus ouïr parler. Quand les ducs de Berry et de Bourgogne ouïrent leurs deux cousins les ducs d’Angleterre parler si acertes, si cessèrent à parler de cette matière, car ils virent bien que ils y travailleroient en vain ; et parlèrent sur autres états. Les Anglois un long temps demandoient avoir en restitution toutes les terres qui baillées et délivrées avoient été au roi Édouard d’Angleterre, leur seigneur de père, ou à ses députés et commis, et de rechef toute la somme de florins, qui demeurée étoit à payer au jour que la guerre fut renouvelée entre France et Angleterre. Cette demande aux François soutinrent les Anglois un long temps ; et montroient bien, et faisoient montrer par leurs clercs, pour mieux en vérité exposer leurs paroles, qu’elles étoient raisonnables. Les seigneurs de France, c’est à entendre les deux ducs qui là étoient et le chancelier de France, répondoient doucement à l’encontre et argüoient du contraire et disoient : tant que de toutes les terres faire retourner arrière au premier point des procès, au gouvernement et domaine du roi d’Angleterre et de ses successeurs, impossible étoit à faire ; car les villes, les terres, les châteaux, les cités et les seigneuries et hommages des pays, qui nommés sont et furent en la chartre de la paix donnée et accordée l’an mil trois cent soixante et onze, à Brétigny devant Chartres, et puis confirmée et scellée à Calais, étoient trop éloignés de ce propos. Car le roi de France, à qui ils s’étoient de volonté et sans contrainte remis et rendus leur avoit donné, juré et scellé si grands libertés et privilèges, et confirmé sur parole de roi, que ce ne se pouvoit ôter, briser ni retourner ; et que si on vouloit venir à paix à eux, il convenoit entrer en traité. Donc fut regardé, par l’avis et délibération des quatre ducs principalement, auxquels il tenoit et du tout pendoit la forme de la paix et de la guerre, que les François de leur côté escriproient tous les articles tels qu’ils voudroient faire et tenir, et les Anglois pareillement de leur côté aussi escriproient ; et baillés et contrebaillés ces écrits outre, à paix et loisir les seigneurs les regarderoient et visiteroient, et feroient regarder et visiter par leurs chanceliers et les prélats, clercs en droit et en lois, qui de leur conseil étoient, et qui à ce entendre étoient habiles et propices ; et ce qui à passer et à tenir feroit, il seroit tenu ; et ce qui à canceler seroit, il seroit cancelé.

Cette ordonnance sembla à toutes les parties être raisonnable et bonne, car en devant ce les corps des quatre ducs avoient trop grand’charge pour ouïr lire et rapporter tant de paroles qui là étoient proposées de la partie des François, et aussi ils n’étoient pas si enclins ni usés de l’entendre et concevoir sur la forme et manière que les François le bailloient comme les François étoient, car en parlure françoise a mots subtils et couverts et sur double entendement ; et le tournent les François là où ils veulent à leur profit et avantage, ce que les Anglois ne sauroient faire ni trouver, car eux ne le veulent entendre que pleinement. Et pour ce que on leur avoit donné à entendre du temps passé que point ils n’avoient bien tenu les conditions conditionnées sur les articles de la paix, vouloient les François dire, montrer et prouver, par paroles escriptes et scellées et jurées, à tenir sur parole de roi et sur sentence de pape, qu’ils les avoient enfreintes et brisées ; et étoient les Anglois plus diligens de l’entendre ; et quand ils véoient escript, en les traités et articles qui là étoient proposés de par les François, aucune parlure obscure et dure, ou pesante pour eux à entendre, ils s’arrêtoient en sus, et par grand loisir le examinoient, et demandoient ou faisoient demander par leurs clercs de droit et de lois, aux prélats de France et au duc de Berry ou au duc de Bourgogne, comment ils l’entendoient ; ni nulle chose ou parole obscure à entendre ne vouloient passer outre les deux ducs d’Angleterre qui là étoient, qu’elle