Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome I, 1835.djvu/765

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LIVRE I. — PARTIE II.

n’osoient aller aval la ville, mais se tenoient ès tours. Et avint, une fois que Quatreton, le capitaine, gissoit en une tour, sur un lit, car il étoit moult deshaitié ; si entra une pierre d’engin en celle tour par un treillis de fer qu’elle rompit ; et fut adonc proprement avis à Quatreton que le tonnerre fût descendu laiens ; et ne fut mie asseguré de sa vie ; car celle pierre d’engin, qui étoit ronde, pour le fort trait que on lui donna, carola tout autour de la tour par dedans, enfondra le plancher et entra en un autre étage, ainsi que Quatreton recorda depuis à ses compagnons ; si que, pour eux ôter de ce danger, fût par paix ou par bataille, entre eux se conseillèrent pour le meilleur que ils traiteroient unes trêves. Si le firent, et envoyèrent par un héraut querre un sauf-conduit au connétable, que ils pussent ségurement venir parlementer en l’ost. On leur accorda ; et le reporta le héraut tout scellé. Donc vinrent en l’ost traiter messire Thomas Trivet et messire Jean de Bourcq au connétable et au duc de Bourbon qui là étoient. Si exploitèrent si bien que : si dedans la close Pâque, ils n’étoient confortés du duc de Bretagne personnellement ils rendroient la forteresse ; et c’étoit environ la mi-quarème ; et ce terme pendant on ne leur devoit faire point de guerre, et aussi ils n’en feroient point ; et si deffaute étoit que du duc de Bretagne ils ne fussent secourus dedans le jour qui expressément y étoit mis, ils livreroient promptement bons ôtages pour rendre la forteresse. Ainsi demeura Saint-Sauveur en composition.

Les deux ducs d’Anjou et de Lancastre et leurs consaulx étoient à Bruges, qui savoient et oyoient tous les jours nouvelles de Bretagne et de Normandie ; et par espécial le duc d’Anjou les avoit plus fraîches que n’eût son cousin le duc de Lancastre ; si s’avisoit selon ce. Là étoient les deux légats moyens pour toutes parties, qui portoient tous les jours de l’un à l’autre ces traités ; et quand on étoit sur voie d’accord, Bretagne et Espaigne dérompoient tout. Je vous dirai pourquoi et comment. Le duc de Lancastre ne se vouloit nullement assentir à traiter de paix ni à composition nulle, si le duc de Bretagne ne r’avoit tout entièrement ce que le roi de France avoit appliqué à l’héritage de France et au domaine, par l’accord de tous les barons, les prélats, les cités et les bonnes villes de Bretagne. Or regardez si ce n’étoit point fort à ôter. Castille, que on entend Espaigne, le roi de France vouloit que tout entièrement elle demeurât au roi Henry, dont le duc de Lancastre, se tenoit hoir de par madame sa femme qui avoit été fille au roi Dam Piètre, et dont le dessus dit duc se escripsoit sire et roi, et des armes il se équarteloit. Or avoit le roi de France juré solemnellement que jamais paix ne feroit au roi d’Angleterre, que le roi de Castille n’y fût aussi avant en la paix comme il seroit. D’autre part le roi d’Angleterre avoit aussi juré au duc de Bretagne que, traité ni accord qu’il fît au roi de France, il resteroit en son héritage de Bretagne ; si que ces choses étoient fortes à dérompre ni à briser. Mais, les deux légats, qui sages et avisés étoient, et bien enlangagés, et volontiers ouys de toutes les parties par leur attemprée promotion, et qui considéroient bien toutes ces choses, disoient que, s’il plaisoit Notre Seigneur, ils trouveroient bien ententes, ordonnances et aucun moyen parquoi ils se départiroient par accord. Or revenrons-nous au fait de Bretagne et aux guerres qui y étoient fortes et dures.

Vous devez savoir, comment que Saint-Sauveur-le-Vicomte, et les Anglois qui dedans étoient, se fussent mis sus certains articles de composition, le connétable de France et les barons de Bretagne et de Normandie, qui à siége avoient été là tout l’hiver, ne se délogèrent mie pour ce ; mais se ordonnèrent et établirent assez plus forts que devant ; et signifièrent tout leur état au roi de France, en remontrant sus quel parti ils gissoient, et comment le duc de Bretagne, qu’ils appeloient Jean de Montfort, étoit arrivé efforcément au pays. Et pouvoient être les Anglois dix mille combattans, et espéroient que ils les viendroient combattre, et rescourre la ville et le châtel de Saint-Sauveur-le-Vicomte. Le roi de France, qui ne vouloit mie que ses gens fussent entrepris, ni que ils reçussent par faute de puissance blâme ni villenie avec blâme et dommage, manda et escripsit partout là où il pensoit à recouvrer de droites fleurs de gens d’armes, en Flandre, en Brabant, en Haynaut, en Hasbain, en la duché de Guerles, en Bar, en Lorraine, en Bourgogne, en Champagne, que tous fussent, au plus étoffêment qu’il pourroient, à celle journée devant