Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome II, 1835.djvu/643

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LIVRE III.

connétable ; et à leur département on comptoit à eux : et étoient payés en bons deniers comptans, ou aussi courtoisement répondu qu’ils s’en contentoient ; et se départoient par connétablies et par compagnies ; et s’en alloient les aucuns à Ville-Arpent, les autres à Ruelles, les autres à Villelope, les autres à Noye, les autres à Medine-de-Camp, les autres à Castesoris, les autres à Saint-Phagon, et par tout étoient les bien venus, et mis à hôtel, et escripts des capitaines des villes sur la forme que je vous ai dite. La greigneur partie des nobles se trait à Ville-Arpent, pour la cause qu’elle étoit toute garnie et remplie de soudoyers étrangers, Bretons, François, Normands et Poitevins, desquels messire Olivier du Glayaquin, connétable de Castille, étoit tout souverain. Encore se confioient plus les Anglois en ceux que vous ai nommés, qu’ils ne faisoient en ès Espaignols, et pour cause. En la forme et manière que je vous dis se dérompit en celle saison celle armée du duc de Lancastre en Castille, et quéroit chacun son mieux. Vous pouvez et devez bien croire qu’il ennuyoit beaucoup au duc de Lancastre, et bien y avoit cause, car il véoit ses hautes emprises et imaginations durement reboutées, et en dur parti : et toutefois, comme sage et vaillant prince qu’il étoit, il se confortoit assez bellement, car bien véoit qu’il n’en pouvoit avoir autre chose. Quand le roi de Portingal vit que les choses se portoient ainsi, et que leur armée étoit rompue, il donna à toutes manières de ses gens congé, qui venus l’étoient servir, et en retint environ trois cens lances, et se départit d’Aurench, avec le duc de Lancastre, qui s’en retourna, et sa femme aussi, en la ville de Saint-Jacques, qu’on dit en Compostelle. Quand le roi et le duc furent là venus, le roi y séjourna quatre jours, et au cinquième il s’en partit à toutes ses gens qui accompagné l’avoient, et s’en retourna devers son pays, et vers sa femme qui étoit au Port, une bonne cité en Portingal.

Or devez vous savoir, et je le vous dirai, quelle chose il avint à plusieurs chevaliers et écuyers qui étoient départis de la route du duc, et retraits en Castille, et épars sur le pays en plusieurs cités et bonnes villes. Ceux qui étoient entachés de celle morille, quoi qu’ils quérissent nouvel air et nouvelles médecines, ne purent fuir ni échaper qu’ils ne mourussent en séjournant en la ville de Ville-Arpent. Endementiers que le roi Jean de Castille ayoit envoyé quérir en Navarre et en France, les saufs conduits, pour passer paisiblement les Anglois parmi ses terres et seigneuries, si comme il leur avoit promis, ce qui ne fut pas sitôt fait, ni ceux qui envoyés y étoient retournés, moururent plusieurs barons, chevaliers et écuyers d’Angleterre, sur leurs lits, dont ce fut dommage et affaiblissement de leur pays. En Ville-Arpent moururent trois hauts barons du royaume d’Angleterre, riches hommes et qui étoient bien renommés : et tout premièrement, celui qui y avoit été comme souverain maréchal de l’ost du duc, messire Richard Burlé, le sire de Ponningues et messire Henry de Percy, cousin germain au comte de Northonbrelande. En la ville de Noye mourut messire Maubruin de Liniers, Poitevin, un moult vaillant et appert chevalier ; et, en la ville de Ruelles, un grand baron de Galles, qui s’appeloit le sire de Talbot[1] ; et moururent, que çà que là, de la morille, douze barons d’Angleterre, et bien quatre-vingts chevaliers, et plus de deux cens écuyers, tous bons gentilshommes ; or regardez la grand’déconfiture sur eux, et sans coup férir, ni bataille avoir ; et d’autre peuple, archers et telles gens, plus de cinq cens. Et ouïs pour certain recorder à un chevalier d’Angleterre à qui j’en parlai, sur son retour qu’il fit parmi France, et qui s’appeloit messire Thomas Quinebery, que de quinze cens hommes d’armes, et bien quatre mille archers, que le duc de Lancastre avoit mis hors d’Angleterre, il n’en retourna oncques plus de la moitié, si moins non.

Le duc de Lancastre chey en langueur et en maladie très grande et très perilleuse, en la ville de Saint-Jacques ; et fut plusieurs fois que renommée courut en Castille et en France qu’il étoit mort ; et certes il en fut en grand’aventure. Thierry de Soumain, qui étoit un écuyer d’honneur et de vaillance, pour le corps du duc, et né de la comté de Hainaut, fut aussi atteint de celle maladie, et mourut à Betances. Il eut moult grand’plainte ; et fut toujours son frère Guillaume de Soumain de-lez lui, jusques à la mort : lequel fut aussi en grand’aventure de sa vie. Et sachez bien qu’il n’y avoit si preux, si riche ni si

  1. Dugdale assure que lord Talbot ne mourut que la vingtième année du règne de Richard II.