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CHRONIQUES DE J. FROISSART.

de Thomond, roi de Thomond et d’Arse[1] ; le tiers Artus Maquemaire, roi de Linstre[2] ; le quart, Conhur, roi de Chenour et d’Erpe[3] ; et furent faits chevaliers de la main du roi Richard d’Angleterre, en l’église cathédrale de Duvelin, qui est fondée sur Saint Jean-Baptiste, Et fut le jour Notre-Dame en mars, qui fut en ce temps par un jeudi ; et veillèrent le mercredi toute la nuit ces quatre rois en ladite église ; et au lendemain à la messe, et à grand solemnité, ils furent faits chevaliers, et avecques eux messire Thomas Ourghem et messire Jonathas de Pado, et messire Jean de Pado son cousin[4]. Et étoient les quatre rois tous richement vêtus ; ainsi comme à eux appartenoit, et sirent ce jour à la table du roi Richard d’Angleterre. Et devez savoir qu’ils furent moult regardés des Anglois et de ceux qui là étoient ; et à bonne cause, car ils étoient étranges et hors de la contenance de ceux d’Angleterre et d’autres nations, et nature s’incline voulontiers à voir toutes nouvelles choses ; et pour lors véritablement c’étoit grand’nouvelleté à voir ces quatre rois d’Irlande ; et le vous seroit si vous le véyez. » — « Henry, répondis-je, je le crois bien, et voudrois qu’il m’eût coûté du mien et je eusse là été. Et tant vous en dis que, dès ce temps, toutes mes besognes furent prêtes pour venir en Angleterre ; et y fusse venu sans faute, si n’eussent été les nouvelles qui me furent contées de la mort la roine Anne d’Angleterre ; et cela me retarda de non avoir fait le voyage dès lors. Mais je vous demande une chose qui moult me fait émerveiller ; et volontiers le saurois si vous le savez ; et aucune chose en devriez savoir ; comment ces quatre rois d’Irlande sont sitôt venus à l’obéissance du roi d’Angleterre, quand oncques le roi son tayon, qui fut si vaillant homme, si douté et si renommé partout, ne les put soumettre ; et si les a toujours tenus en guerre. Vous m’avez dit que ce fut par traité et par la grâce de Dieu. La grâce de Dieu est bonne qui la peut avoir, et peut moult valoir, mais on voit petit de seigneurs terriens présentement augmenter leurs seigneuries, si ce n’est par puissance. Et quand je serai retourné en la comté de Hainaut dont je suis de nation, et je parlerai de celle matière, sachez que j’en serai examiné et demandé moult avant, car velà nos seigneurs le duc Aubert de Bavière, comte de Hainaut, de Hollande et de Zélande, et son fils Guillaume de Bavière, qui s’escripsent seigneurs de Frise, qui est un grand royaume et puissant, et lesquels y clament avoir droit, et aussi ont fait leurs prédécesseurs ; mais les Frisons ne veulent encheoir en nulle voie de raison, ni connoître, ni venir à obéissance, ni oncques ne firent. »

Lors répondit Henry Cristède à celle parole, et dit ainsi : « Messire Jean, en vérité je ne vous en saurois pas bien à dire tout le fait, mais la greigneur supposition qui y soit est telle, et ainsi le dient plusieurs de notre côté, que la grand’puissance que le roi notre sire mena par delà et fit passer la mer d’Irlande et prendre terre en leur pays, et là les a tenus plus de neuf mois et tous bien payés, ébahit les Irlandois ; car on leur clouy la mer de tous côtés, par quoi vivres ni marchandises nulles n’entroient en leur pays, quoique les lointains habitans en Irlande n’en font compte ni ne savent que c’est de marchandise, ni savoir ne veulent ; mais vivent grassement et rudement, pareillement comme bêtes. Mais ceux qui vivent sur les frontières d’Angleterre sont plus nôtres et usent de marchandise. Et le roi Édouard de bonne mémoire, en son temps, avoit à répondre à tant de guerres en France, en Bretagne, en Gascogne et en Escosse, que toutes ses gens étoient épars et bien employés, et n’en pouvoit pas grand’foison envoyer en Irlande ; et quand ils ont senti venir sur eux la puissance du roi notre sire si grande, si se sont avisés et retournés à connoissance. Bien est vérité que jadis eut un roi en Angleterre, qui fut appelé Édouard et est saint ; et est nommé Saint Édouard, et canonisé et solemnisé très grandement partout le royaume d’Angleterre[5] ; et soumit en son temps les Danois et les déconfit par bataille sur la mer, par trois fois ; et ce Saint Édouard, roi d’Angleterre, sire d’Irlande et d’Aquitaine[6], les Irlan-

  1. Je ne puis comprendre ce qu’il entend par le royaume d’Arse.
  2. Arthur Mac Morrough, souverain de Leinster.
  3. Probablement O Connor, roi de Connaught.
  4. Je ne puis retrouver ces noms.
  5. Édouard, dit le Confesseur, roi d’Angleterre, de 1042 à 1069.
  6. Édouard-le-Confesseur ne fut ni sire d’Irlande, ni sire d’Aquitaine. Ces deux états ne furent réunis à la couronne d’Angleterre que sous Henri II ; l’Aquitaine, par son