Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome III, 1835.djvu/355

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LIVRE IV.

gnie, que on prendroit un oiselet en une cage ; mais il ne glosa pas le péril où il étoit, ainçois alla toujours avant, et fut mené devers le roi.

Quand le roi le vit, il mua couleur, ainsi comme celui qui se sentoit grandement mesfait à lui. Le comte Derby parla tout haut, sans faire nul honneur ni révérence, et demanda : « Êtes-vous encore desjeûné ? » Le roi répondit et dit : « Nennil, il est encore assez matin. Pourquoi le dites-vous ? » — « Il seroit heure, dit le comte que vous desjeunassiez, car vous avez à faire un grand chemin. » — « Et quel chemin, » dit le roi ? « Il vous faut venir à Londres. Si vous conseille que vous buviez et mangiez une fois ; si chevaucherez plus liement. » Donc répondit le roi qui fut tout mérencolieux et effrayé de ces paroles : « Je n’ai point faim encore ni volonté de manger. » Donc dirent les chevaliers qui vouldrent flatter le comte Derby et qui bien véoient que les choses alloient diversement : « Sire, créez monseigneur de Lancastre votre cousin, car il ne vous veut que tout bien. » Adonc dit le roi : « Je le veuil ; faites couvrir les tables. » On se hâta de couvrir ; le roi lava et s’assit. On le servit. On demanda au comte s’il vouloit seoir et manger, il répondit que nennil et qu’il n’étoit pas jeun[1].

Entretant que le roi séoit à table et mangeoit, ce fut petit, car il avoit le cœur si détreint, qu’il ne pouvoit manger, tout le pays d’environ le chastel de Flitch où le roi se tenoit, fut couvert de gens d’armes et d’archers ; et bien les pouvoient voir ceux du chastel par les fenêtres qui regardoient les champs ; et les vit le roi quand il se leva de la table, car il n’y sist pas trop longuement ; mais fit un très bref dîner et de cœur mérencolieux. Et demanda à son cousin quels gens c’étoient qui se tenoient sur les champs. Il répondit qu’ils étoient Londriens le plus : « Et que veulent-ils ? » demanda le roi. « Ils vous veulent avoir, dit le comte Derby, et mener à Londres et mettre dedans la tour. Par autre voie ne vous pouvez excuser ni passer. » — « Non ! » dit le roi, qui s’effraya grandement de celle parole, car il savoit bien que les Londriens le héoient. Si dit ainsi : « Et vous, cousin, n’y pouvez-vous pourvoir ? Je ne me mets point volontiers entre leurs mains, car je sais bien que ils me héent et ont haï un long temps, je qui suis leur sire. » Donc répondit le comte Derby : « Je n’y vois autre pourvéance ni remède, fors que vous vous rendez à moi. Et quand ils sauront que vous serez mon prisonnier, ils ne vous feront nul mal ; mais il vous faut ordonner, et toutes vos gens, et venir à Londres tenir prison à la tour de Londres. » Le roi qui se véoit en dur parti, et tous ses esprits s’esbahissoient fort, comme cil qui se douta de fait que les Londriens ne le voulsissent occire, se rendit au comte Derby son cousin comme son prisonnier, et s’obligea et promit faire tout ce qu’il voudroit ; et aussi tous les chevaliers du roi, écuyers et officiers, tous se rendirent au dit comte, et pour eschever plus grand dommage et péril. Et le comte, présens ses hommes, lesquels il avoit là amenés, les prit comme ses prisonniers ; et ordonna tantôt chevaux à seller, et tous traire en la cour, et les portes du chastel à ouvrir. Quand elles furent ouvertes, moult de gens d’armes et d’archers entrèrent dedans en abandon. Là fit faire le duc de Lancastre, comte Derby, un ban et un commandement très espécial : que nul ne s’avançât de prendre chose qui au chastel fût, ni mît la main sur homme ni varlet, sur peine d’être pendu et traîné au gibet, car tout étoit en sa garde et protection. Le ban et commandement fut ouï et tenu, ni nul ne l’eût osé enfreindre ni passer. Et amena le comte Derby son cousin le roi Richard du chastel amont jus en la cour, tout parlant ensemble. Et lui fit avoir son état tout entier sans muer ni briser, ainsi comme il avoit en devant ; et entretant que on selloit et appareilloit les chevaux, le roi Richard et le comte devisoient l’un à l’autre de paroles, et étoient moult fort regardés d’aucuns Londriens qui là étoient ; et avint une chose dont je fus informé que je vous dirai.

Le roi Richard avoit un lévrier, lequel on nommoit Math[2], très beau lévrier outre me-

    portent : Comme faire on devoit par droit et par raison ; mais le manuscrit 8332, que j’ai sous les yeux et que j’ai suivi pour ce livre, supprime cette remarque qui tranche en effet d’une manière évidente avec le ton général de la narration.

  1. Adjectif répondant à à jeun, opposé à dès-jeun, qui a rompu le jeûne ; d’où déjeuner.
  2. Le lévrier paraît avoir été dans ce temps un augure fort populaire. Lorsque les armées de Jean de Montfort et de Charles de Blois furent sur le point d’en venir aux mains, le lévrier de Charles l’abandonna et alla caresser