Page:Froissart - Les Chroniques de Sire Jean Froissart, revues par Buchon, Tome III, 1835.djvu/496

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BIOGRAPHIE

« Il faut que vous me conseillés. »
— « Ha ! dist-elle, ainçois qu’en ailliés
« Tel chose arés, se Diex m’avance !
« Où vous prenrés très grant plaisance. »
S’elle le dist pas n’en falli.
Lendemain je revinc à li ;
Mès elle m’ot tout pourvéu,
Ce dont gré li ai puis scéu.
« Tenés, dist elle, je vous baille
« Ce miroir ; et saciés sans faille
« Que ceste qui n’est pas irée
« S’i est jà par trois ans mirée ;
« Si l’en devés plus chier tenir. »
— Donc li di : « Diex vous puist bénir,
« Car moult valés et moult vous pris ! »
Le miréoir liement pris ;
Si le boutai dedens mon sain,
Près dou coer que j’en tinc plus sain.
Ne l’euisse rendu arrière
Pour le royalme de Baivière.
De la damoiselle parti
Liés et joious, je le vous di.
Et puis ordonnai ma besongne.
De trestout ce qu’il me besongne ;
Dou pays parti quant fu tamps,
D’amours le droit arroi sentans.
Et pource qu’un petit vi l’ombre
De la belle dont je fai nombre,
Ordonnai au département,
Amours m’en donna hardement,
Un virelay gai et joli
Que je fis pour l’amour de li.
..................
Dou virelay lors plus ne fis ;
Dont je croi que je me mefis,
Car encor y deuïst avoir
Dou mains un ver, au dire voir.
Mès quant accompagnié on est
Avec les gens, tel fois il n’est
Aucun parler ou aucun compte
Dont il convient c’on face conte,
Et que son penser on delaie.
Ce me fist faire la delaie
Dou virelay que n’en fis plus ;
Car ne voloie là que nuls
Sceuist que je fuisse en penser,
Car donné euisse à penser
À ceuls qui tout à paix estoient
Et qui avec moi s’esbatoient.
Nous chevauçames tant adont
Le jour premier et le secont,
Et ceuls qui nous embesoignèrent
Qu’onques cheval ne ressongnièrent,
Que nous venins à une ville
Ou d’avolés a plus demille ;
Et illoec nous misins en mer
En volenté d’oultre rimer,
En une nef grant, gente et fors.
Mès ançois que je fuisse fors,
Oc vers ma dame maint souspir,
Maint pensement et maint espir,
Qui me fisent lie et courtois.
Et la ordonnai jusqu’à trois
Rondelès.............
..................
Depuis nagames une espasse ;
Et ensi qu’une wage passe
Par la force dou vent divers,
No nef fist tourner à revers.
Les mariniers crièrent lors,
Car li aigue entroit ens ès bors.
Le single abati-on aval.
Moult y valirent li cheval
Qui estoient ou bas estage,
Car il nous fisent avantage ;
Entre les ondes et le vent
Valent au marinier souvent.
Bien me souvient de l’aventure,
Mès qu’onques j’en fesisse cure,
Ne qu’as cordes la main mesisse,
Ne de riens m’en entremesisse,
Ensi me voeille Diex aidier
Quant j’en aurai plus grant mestier !
Mès à mon rondelet pensoie
Et à par moi le recensoie ;
Lequel je fis et ordonnai
Tout ensi que puis le donnai
À ma dame, pour quele amour
Je sentoie mainte langour.
...................
Ce rondel recordai-je assés.
Entroes fu le lait temps passés.
Dieu merci ! à bon port venimes
Par vent, par singles et par rimes,
Et arrivans en une terre
Qui plus het la paix que la guerre.
En ce pays n’i venoit nuls
Qui ne fust le très bien venus,
Car c’est terre de grant deduit ;
Et les gens y sont si bien duit
Que tout-dis voelent en joie estre.
Dou temps que je fui en leur estre
Il m’i plot assez grandement ;
Je vous dirai raison comment :
Avec les seignours et les dames
Les damoiselles et les fames
M’esbatoie très volontiers ;
De ce n’estoie pas ratiers.
Et aussi saciés qu’à ma dame
Pensoie si souvent, par m’ame !