Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/130

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re. Prudhomme aurait dit que cette précoce coquine était totalement destituée de moralité.

Elle n’avait pas la plus vague notion de l’idée abstraite que représente ce substantif. Elle devait supposer l’univers peuplé d’honnêtes gens vivant comme madame sa mère, les amis et les amies de madame sa mère. Elle ne craignait ni Dieu ni diable, mais elle avait peur des sergents de ville. Elle redoutait aussi certains personnages mystérieux et cruels, dont elle entendait parler de temps à autre, qui habitent près du Palais-de-Justice et éprouvent un malin plaisir à faire du chagrin aux jolies filles.

Comme sa beauté ne donnait aucune espérance, on allait la mettre dans un magasin, quand un vieux et respectable monsieur, qui avait connu sa maman autrefois, lui accorda sa protection. Ce vieillard, prudent et prévoyant comme tous les vieillards, était un connaisseur et savait que pour récolter il est indispensable de semer. Il voulut d’abord badigeonner sa protégée d’un vernis d’éducation. Il lui donna des maîtres, un professeur de musique, un professeur de danse qui, en moins de trois ans, lui apprirent à écrire, un peu de piano et les premières notions d’un art qui a fait tourner la tête à plus d’un ambassadeur : la danse.

Ce qu’il ne lui donna pas, c’est un amant. Elle en choisit un elle-même, un artiste, qui ne lui apprit rien de bien neuf, mais qui l’enleva au vieillard