Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/150

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taient comme les grains de blé dans un boisseau qu’on agite.

Sans presser sa marche, il gagna la rue de la Chaussée-d’Antin, traversa le boulevard, dont les cafés resplendissaient, et s’engagea dans la rue Richelieu.

Il allait, sans conscience du monde extérieur, trébuchant aux aspérités du trottoir ou glissant sur le pavé gras. S’il suivait le bon chemin, c’était par un instinct purement machinal, la bête le guidait. Son esprit courait les champs des probabilités et suivait dans les ténèbres le fil mystérieux dont il avait, à la Jonchère, saisi l’imperceptible bout.

Comme tous ceux que de fortes émotions remuent, sans s’en douter il parlait haut, se souciant peu des oreilles indiscrètes où pouvaient tomber ses exclamations et ses lambeaux de phrases. À chaque pas on rencontre ainsi, dans Paris, de ces gens qu’isole, au milieu de la foule, leur passion du moment, et qui confient aux quatre vents du ciel leurs plus chers secrets, pareils à des vases fêlés qui laissent se répandre leur contenu. Souvent les passants prennent pour des fous ces monologueurs bizarres. Parfois aussi des curieux les suivent, qui s’amusent à recueillir d’étranges confidences. C’est une indiscrétion de ce genre qui apprit la ruine de Riscara, ce banquier si riche. Lambreth, l’assassin de la rue de Venise, se perdit ainsi.