Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/160

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d’idées qui, appliquées à la société actuelle, sont grotesques, comme le seraient celles d’un enfant enfermé jusqu’à vingt ans dans un musée assyrien.

L’Empire, la Restauration, la monarchie de Juillet, la seconde République, le second Empire ont défilé sous ses fenêtres sans qu’elle ait pris la peine de les ouvrir. Tout ce qui s’est passé depuis 89, elle le considère comme non avenu. C’est un cauchemar, et elle attend le réveil. Elle a tout regardé, elle regarde tout avec ses jolies besicles qui font voir ce qu’on veut et non ce qui est, et qu’on vend chez les marchands d’illusions.

À soixante-huit ans bien sonnés, elle se porte comme un arbre, et n’a jamais été malade. Elle est d’une vivacité, d’une activité fatigante, et ne peut tenir en place que lorsqu’elle dort ou qu’elle joue au piquet, son jeu favori. Elle fait ses quatre repas par jour, mange comme un vendangeur et boit sec. Elle professe un mépris non déguisé pour les femmelettes de notre siècle, qui vivent une semaine sur un perdreau et arrosent d’eau claire de grands sentiments qu’elles entortillent de longues phrases. En tout elle a toujours été et est encore très-positive. Sa parole est prompte et imagée. Sa phrase hardie ne recule pas devant le mot propre. S’il sonne mal à quelque oreille délicate, tant pis ! Ce qu’elle déteste le plus, c’est l’hypocrisie. Elle croit à Dieu, mais elle croit aussi à M. de Voltaire, de sorte que sa dévotion est