Page:Gaboriau - L’Affaire Lerouge.djvu/318

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.


et je l’aimais. Et partout j’ai traîné sa détestable image. Rien n’a pu me la faire oublier. Je ne me suis jamais consolé de sa perte. Et ce n’est rien encore. Des doutes affreux m’étaient venus au sujet d’Albert. Étais-je réellement son père ? Comprenez-vous quel supplice était le mien, lorsque je me disais : « C’est peut-être à l’enfant d’un étranger que j’ai sacrifié le mien ! » Ce bâtard qui s’appelait Commarin me faisait horreur. À mon amitié si vive avait succédé une invincible répulsion. Que de fois, en ce temps, j’ai lutté contre une envie folle de le tuer ! Plus tard, j’ai su maîtriser mon aversion, je n’en ai jamais complètement triomphé. Albert, monsieur, était le meilleur des fils ; néanmoins, il y avait entre lui et moi une barrière de glace qu’il ne pouvait s’expliquer. Souvent j’ai été sur le point de m’adresser aux tribunaux, de tout avouer, de réclamer mon héritier légitime, le respect qu’on doit à son rang m’a retenu. Je reculais devant le scandale. Je m’effrayais pour mon nom du ridicule ou du blâme, et je n’ai pu le sauver de l’infamie.

La voix du vieux gentilhomme expirait sur ces derniers mots. D’un geste désolé il voila sa figure de ses deux mains. Deux grosses larmes presque aussitôt séchées roulèrent silencieusement le long de ses joues ridées.

Cependant, la porte du cabinet s’entre-bâilla et, la tête du long greffier apparut.