Page:Gautier - Œuvres de Théophile Gautier, tome 2.djvu/45

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donner la place que tu destinais tout à l’heure à ton tableau ; il ne lui manque que le cadre. » En disant cela, Fortunio promenait la main sur le dos de la Cinthia, mais avec le même sang-froid que s’il eût touché un marbre. On eût dit un sculpteur qui passe le pouce sur les contours d’une statue pour s’assurer de leur correction.

« Remonte ta robe, nous t’avons assez vue. »

La Romaine fut lentement se rasseoir à sa place.

Quant à George, il répétait toujours : « J’aime mieux mes Titiens. »

Les bougies tiraient à leur fin ; les nègres, harassés de fatigue, dormaient debout, en s’appuyant le dos contre les murs ; la table, si bien servie, était dans le plus affreux désordre, tachée de vin, ruisselante de débris ; les élégants édifices de sucrerie croulaient de toutes parts, largement éventrés ; let ; merveilles du dessert, les fruits, les ananas, les fraises du Chili, les assiettes montées avec un soin si curieux, tout cela était détruit, renversé et gaspillé ; la nappe avait l’air d’un champ de bataille. Cependant quelques convives acharnés luttaient encore avec le désespoir du courage malheureux, et s’efforçaient de vaincre l’ivresse et le sommeil, mais ils avaient perdu toute leur verve et leur entrain ; ils pouvaient à peine faire du bruit et n’avaient plus la force de casser les porcelaines et