Page:Gautier - Les Cruautés de l'Amour, E. Dentu, 1879.djvu/211

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les cruautés de l’amour

si une feuille descend en ricochant de branche en branche, on fait un soubresaut horriblement douloureux. « Allons, se dit-on, c’est sans doute une feuille qui tombe et rien de plus » ; on continue sa marche en essayant de penser à des choses joyeuses, au grand soleil, à la plaine claire et unie où le regard peut s’étendre au loin, à un air de musique qu’on connaît et qu’on se redit tout bas ; mais un oiseau réveillé s’envole lourdement, et de nouveau l’épouvante vous saisit. — Au moins si l’on avait emmené son chien ! Cette idée me rappela qu’il y avait sur le pont un singe sans queue et un vieux perroquet déplumé. Je me dirigeai vers ces tristes compagnons de mon infortune : le singe était mélancoliquement assis sur un tonneau et grignotait avec rapidité quelque chose qu’il retournait dans ses petites mains bleues ; le perroquet se promenait autour du singe en lui disant mille choses incomprises ; je ne pus m’empêcher de penser que cet oiseau ressemblait singulièrement à un célèbre compositeur de musique. Mais ni le perroquet ni le singe ne semblaient disposés à recevoir l’épanchement de mon âme désespérée.

Je considérai la mer devenue ironiquement calme, le ciel lumineux, le soleil moqueur, puis le navire brisé qui faisait si piteuse mine au milieu de toute cette joie. Il était lamentable à voir avec