Page:Gautier - Les Cruautés de l'Amour, E. Dentu, 1879.djvu/233

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les cruautés de l’amour

petite falaise couronnée d’une végétation assez sobre, mais composée, à ce qu’il me sembla, d’arbres et de plantes inconnus. Le rivage était, du reste, entièrement désert, aucune hutte, aucune barque, aucun sauvage. Cette solitude me rasséréna un peu. L’île était vaste sans doute, il serait facile d’échapper aux habitants.

Cependant, poussant notre radeau, poussés par la marée, portant l’une un singe, l’autre un perroquet, nous avions nagé courageusement, et bientôt nous pûmes prendre pied, et, ballottés un peu par les vagues, nous abordâmes enfin. Notre premier soin fut de mettre notre radeau hors de la portée de l’eau ; puis d’un même mouvement nous nous retournâmes vers la mer. Elle était d’un bleu profond presque noir à l’horizon, par l’antithèse d’un ciel lumineux, safrané et verdâtre, ciel spécial à ces contrées tropicales. La coque de l’Imogène, outragée par les vagues n’était plus qu’une épave sombre qui s’engloutissait peu à peu et ne manquerait pas de disparaître bientôt pour jamais. C’était de ce jouet, de cette planche, de ce bouchon que nous venions. Milady s’agenouilla, et courbant la tête, pria tout bas. J’étais assez embarrassé ; je ne savais si je devais imiter la jeune femme, ou m’abstenir. Les sauvages futurs me faisaient trouver le moment inopportun pour des