Page:Gautier - Les Cruautés de l'Amour, E. Dentu, 1879.djvu/245

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page a été validée par deux contributeurs.
233
les cruautés de l’amour

qui se renversait en arrière de façon à me laisser voir l’intérieur rose des narines, les coins de la bouche abaissés et les yeux comme deux taches sombres. J’eus envie de réveiller la jeune femme pour lui dire qu’elle était charmante, mais craignant d’être mal reçu je m’abstins, je suivis l’ondulation de son corsage qui se soulevait et s’effondrait d’une façon adorable, j’admirai la ligne de son cou et le dessous de son menton velouté et blanc d’une blancheur bleuâtre, qui me plaisait infiniment. Il y avait surtout sur ce cou un petit signe brun qui tentait ardemment mes lèvres. Je songeai que la plage et l’île peut-être étaient désertes, que ce serait un bien faible crime de baiser ce petit signe et que milady aurait grand tort de se fâcher. Mais, tout à coup je vis trois yeux à la dormeuse, ce qui m’étonna. Puis elle parut s’élargir et se dédoubler. Il me sembla voir à sa place des collines de neige, puis je ne vis plus rien. Il paraît que je dormis longtemps, car ce fut milady qui m’éveilla en me frappant sur l’épaule.

— Ah ! ah ! dit-elle, c’est ainsi que vous montez la garde ? Quinze jours de salle de police, pour avoir dormi à votre poste.

— C’était pour rêver de vous, milady, soupirai-je.

— Savez-vous, monsieur, qu’il est trois heures,