Page:Gautier - Les Cruautés de l'Amour, E. Dentu, 1879.djvu/253

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les cruautés de l’amour

Nos yeux interrogeaient pourtant bien souvent l’horizon vide de la mer, pour y chercher un navire sauveur. Nous parlions souvent de notre pays avec attendrissement comme des exilés, et nous désespérions presque de le revoir jamais. Lorsque je me reportais brusquement à ma vie d’autrefois, je ne pouvais m’imaginer comment je supportais sans trop de désespoir les privations et les malheurs présents. Ce n’est qu’en regardant le doux profil de ma compagne, ses yeux clairs et son front blanc, que je m’expliquais ma résignation. Cependant la jeune Anglaise était si froide, si réservée, si renfermée dans son chagrin de veuve ! chagrin tout de convenance, mais qui n’en était pas moins difficile à combattre. Dieu sait que je le combattis avec constance, courage et ruse ! Il n’était pas d’heure où je n’attaquasse la place ; mais elle était toujours fortifiée et imprenable.

— Oubliez-vous que je pleure mylord Campbell ? me disait-on sèchement. Alors je me renfermais dans un affreux désespoir. Je me jetais sur le sable, la tête dans mes mains, et je demeurais des heures ainsi, les épaules secouées par des sanglots contenus. Quelquefois, elle venait me relever et me disait : Vous êtes fou. Lorsqu’elle me frôlait en passant près de moi je tremblais comme une sensitive. Si je la regardais en lui parlant, je m’interrompais