Page:Gautier - Les Cruautés de l'Amour, E. Dentu, 1879.djvu/265

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les cruautés de l’amour

Mais vu la solennité de ce jour, je me livrai à une orgie de pommade et de vinaigre. Mes cheveux reprirent leur souplesse, mon teint s’améliora ; un peu de poudre de riz eut raison des zébrures de mon cou, et mes mains égratignées par le travail se dérobèrent sous des gants blancs irréprochables. Lorsque je descendis de mon arbre, j’étais un peu rasséréné et j’avais repris confiance en moi.

Je m’assis au pied de l’échelle de Milady et j’attendis. J’étais grave, presque solennel, je songeais sérieusement à l’avenir. « Je suis peut-être appelé à devenir la souche d’un grand peuple, me disais-je, c’est ainsi que les races commencent. Adam et Eve en sont la preuve. En même temps qu’un peuple, je fonderai une dynastie, car mes fils, qui seront braves, soumettront les sauvages, s’il y en a. Ils les domineront : l’esprit domine toujours la force ; et comme ils tiendront de moi ce n’est pas l’esprit qui leur fera défaut. Donc nous serons rois. Je serai Aurélien Ier, grand législateur, guerrier superbe (en théorie seulement, car on ne me permettra pas d’exposer ma précieuse vie), fondateur de villes, de théâtres, de restaurants (je croyais déjà voir s’allonger devant moi un digne frère du boulevard des Italiens). J’aurai une garde royale, un grand vizir, mais pas de députés. La reine aura des dames d’honneur négresses et