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les cruautés de l’amour

puyée sur sa main, regardait André avec une admiration insolente.

— Ne riez pas, madame, dit-il ; vous n’avez pas le droit de me mépriser. Je suis loin de vous, mais j’ai le cœur plus haut que beaucoup de vos égaux : ceux-là consentent à être l’esclave et le jouet d’une femme coquette ; je me croirais méprisable si je faisais comme eux. Ici, nous sommes simples et rudes, nous ne savons pas mettre dans notre voix cette inflexion caressante qui vous prend comme dans un lacet, nous n’entendons rien à ces regards si doux qui vous entrent dans le cœur et qui pourtant ne veulent rien dire. Par désœuvrement, par habitude, je ne sais pourquoi, vous m’avez regardé avec ces regards-là ! protégée par votre orgueil, vous avez daigné m’éblouir avec la tranquillité du soleil, qui sait bien qu’on ne peut pas l’atteindre. Eh bien ! je ferme les yeux, je ne veux pas devenir fou. Ah ! vous voulez le savoir ? Oui ! c’est pour vous fuir que je cours dans les bois et que je recherche la compagnie des bêtes sauvages, c’est pour faire taire mon sang que je me bats corps à corps avec les loups, je veux tuer cet amour outrageant pour vous, mortel pour moi. Je sais bien que je vous prive d’un passe-temps qui vous plaisait, mais c’est avec ma vie que vous jouez.

— Tu es méchant, André, on ne m’a jamais