Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/18

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l’aurait supposé à son regard errant et à sa physionomie en apparence indifférente.

Amine aussi, malgré son babil inépuisable et les éclats de rire soulevés par ses folies, n’était pas sans une certaine préoccupation ; ses yeux se dirigeaient souvent de l’autre côté de la table avec une expression singulière ; coquetterie, tendresse ou malignité, quel était le sens de cette œillade furtive et rapidement détournée ? c’est ce qu’il eût été difficile de préciser. À qui s’adressait-elle ? la question n’eût pas été non plus très-aisée à résoudre, car l’heureux mortel qui aurait eu le droit de la recevoir ne se trouvait pas de ce côté ; il est vrai qu’avec une femme du caractère d’Amine, ce n’était qu’une raison de plus.

Ce manège n’échappait pas à Florence, qui la surveillait sans en avoir l’air, avec cette distraction merveilleusement jouée, commune aux chats, aux sauvages et aux femmes.

À plusieurs reprises, Amine avait senti son regard comme intercepté au vol, et baissait les yeux, se croyant devinée ; mais la physionomie complétement détachée de Florence, qui dégustait à petites cuillerées un sorbet au marasquin, car on était arrivé au milieu du repas, l’avait assurée de l’indifférence ou du défaut de perspicacité de l’Impératrice, abrutie par sa beauté, et incapable de s’occuper d’autre chose que de ses perfections.

Deux hommes se trouvaient dans la direction du regard d’Amine et pouvaient attirer son attention. L’un était le baron Rudolph, celui qui, par une sorte de galanterie brusque, avait menacé de jeter les corbeilles du surtout par la fenêtre ; l’autre était Henri Dalberg, un jeune homme lancé depuis peu, qui montrait d’assez belles dispositions à manger le capital de vingt-cinq mille francs de rente qu’il possédait.

Le baron avait près de quarante ans, quoiqu’il en