Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/75

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— Tout cela pour avoir dormi sur une causeuse, au lieu de danser, comme c’était votre devoir.

— Riez ; mais je suis très-malheureux…

— Par votre faute… Fallait-il mettre tant de mystère à la chose la plus naturelle du monde, à faire la cour à une jeune fille « pour le bon motif ! » comme disent les cuisinières ? — Pourquoi, diable, lorsque vous faites le mal à la clarté du soleil, vous cachez-vous pour commettre une action vertueuse ? — Si vous aviez dit que vous étiez un jeune fiancé, l’on aurait respecté votre candeur ; les femmes auraient gardé leurs doux regards et leurs frais sourires pour des mortels libres de tout engagement. Amine aurait porté sa bienveillance ailleurs, et rien de tout cela ne serait arrivé. On ne vient pas faire le garçon quand on est un homme presque marié.

Dalberg, qui sentait la vérité de ce raisonnement, baissa la tête.

— Allons, il n’y a pas tant de quoi se désoler. Vous vous marierez plus tard avec une autre… Il faut vous garder cette ressource pour le jour où vous serez ruiné.

Calixte ne peut être remplacée.

— Je ne veux pas vous contrarier là-dessus ; mais, permettez-moi de vous le dire, Amine est aussi jolie pour le moins que Calixte, — à la vertu près, — et Florence est plus belle. Celle-là encore vous regarde de trois lieues d’ici, comme disait le marquis Turlupin de Molière ; — Vous avez de quoi vous consoler.

— Je ne me consolerai jamais.

— Le beau malheur après tout ! Eh bien ! vous ne serez pas obligé de rentrer tous les soirs à neuf heures et de rendre compte de vos feuilles de papier à lettre. Vous n’aurez pas à quarante ans de grands gaillards moustachus et barbus qui vous diront papa, et vous feront paraître sexagénaire ; l’obésité ne vous