Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/87

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lorsque l’inconnue, relevant son voile et jetant de côté le journal qui lui servait de masque, découvrit aux yeux stupéfaits de Dalberg un minois chiffonné qui, pour ne pas valoir la beauté virginale de Calixte, avait cependant bien son prix.

— Amine ! chez moi ! s’écria-t-il en reculant de trois pas, atterré de tant d’audace.

— Eh bien ! oui. Qu’y a-t-il là de si étonnant ? répondit-elle en s’appuyant sur le dos du fauteuil avec un geste plein de résolution.

— Après le tour abominable que vous m’avez joué !

— Vous n’êtes pas mal ici, reprit Amine. — Tiens ! voilà un Diaz ravissant ; voulez-vous le changer contre mon Delacroix ? un Amour contre un tigre !

— Il faut que vous comptiez beaucoup sur votre sexe ?

— Certainement j’y compte, dit Amine en se débarrassant de son châle et en jetant sur un canapé son chapeau, frais chef-d’œuvre sorti le matin des mains fées de madame Baudrant, avec autant de négligence qu’une faneuse lance son chapeau de paille sur une meule de foin.

Et elle s’avança vers Dalberg, forte de toutes les pièces de son armure qu’elle avait déposées.

Un rayon de soleil, filtrant à travers les rideaux, l’illuminait de la tête aux pieds, et faisait pétiller mille fils d’or dans ses cheveux d’un châtain opulent. — C’eût été, pour une femme moins fraîche et moins jeune qu’Amine, un secours perfide ; mais elle avait une tête à défier toute clarté.

À la vue de cette jolie créature toute dorée de lumière, ondulant comme une vipère sur le bout de sa queue et le provoquant de son insolente beauté, Dalberg s’arrêta incertain et déjà fasciné.

Son indignation contre la noire action d’Amine n’était pas moins vive ; mais, malgré lui, il cédait à