Page:Gautier - Les Roues innocents.djvu/98

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porte, prit une feuille de papier, écrivit rapidement quelques mots dessus, en piquant la plume dans la pulpe du citron qu’on mettait chaque soir près du verre d’eau qu’elle avait l’habitude de boire, et courut à la pendule.

— Dieu soit loué ! il est encore temps.

En effet, le ballet, précédé d’un acte du Serment, s’était terminé peu avant dans la soirée. Les chevaux de Rudolph allaient vite, et la vieille horloge de Saint-Germain-des-Prés tinta onze coups avec une lenteur solennelle.

— Le joueur d’orgue va passer !

En effet, un air de polka, entremêlé d’assez fausses notes pour faire hurler tous les chiens du quartier, détonait déjà à l’autre extrémité de la rue et se rapprochait rapidement.

Il s’arrêta sous la fenêtre, et Calixte, sans s’inquiéter de ses bras nus et de sa poitrine découverte, pencha son corps dans la noire fraîcheur qui régnait au dehors, et lança au joueur d’orgue sa bourse enveloppée d’un papier stigmatisé de signes mystérieux.

Le pauvre Dalberg passa une nuit affreuse. — La pensée d’avoir été vu par Calixte, qui devait le croire perdu de douleur et de regrets, en compagnie de celle qui avait trahi le chaste secret de leurs amours et livré l’image adorée aux ricanements d’une troupe de courtisanes et d’imbéciles, lui donnait des transports de rage. Maintenant, se disait-il, elle aura raison d’écouter Rudolph ; ne l’ai-je pas justifiée d’avance par ma conduite ? Et moi, qui confiais à ce traître le soin de mes intérêts, et le chargeais de parler pour moi à M. Desprez ! triple sot que je suis ! — Comme il doit se moquer de moi, comme il doit rire de ma crédulité stupide !

Je saurai bien trouver les moyens de le rendre sérieux ; je le provoquerai en duel ; il faudra qu’il ré-