Page:Gautier - Un trio de romans, Charpentier, 1888.djvu/280

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discrétion même, eût-elle pu affirmer que, si sa maîtresse ressemblait à quelque femme de l’antiquité, assurément ce n’était point à la belle Arthémise, veuve de Mausole.

Après avoir écouté le récit des douleurs de sa maîtresse, Justine dit avec le ton le plus respectueux :

« Il semble que madame n’a pas d’amant en ce moment-ci.

— Non, ma pauvre Justine, répondit Mme de Champrosé d’un air découragé.

— C’est la faute de madame, car les soupirants ne lui manquent pas, et j’en sais un tas des mieux situés qui font le pied de grue devant ses perfections.

— Oh ! sans doute, on n’est point encore laide à faire peur, dit la marquise en lançant un coup d’œil à un trumeau de glace.

— Le chevalier de Verteuil est fou de madame.

— Combien de louis t’a-t-il donnés pour me le souffler dans le tuyau de l’oreille, à mon coucher ou à mon lever ?

— Madame sait que je suis le désintéressement même. La passion du chevalier me touche, voilà tout. Mais s’il ne plaît pas à madame, il y a encore le commandeur de Livry qui l’adore.

— Oui, il m’aime un peu plus que Rose ou la Désobry. Que le chevalier et le commandeur perdent la tête pour moi, cela m’est bien égal si je ne la perds pas pour eux.

« Je voudrais aimer quelqu’un de jeune, de frais, de pur, de naïf, qui croie encore au sentiment et dont je sois la première flamme ; il m’ennuie de partager avec les filles d’Opéra et les impures !

— Ce que madame demande là est bien difficile, répondit Justine, pour ne pas dire impossible.

— Et pourquoi cela, Justine ?