Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/116

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espagnole, sujet de tant de drames et de mélodrames. Pour achever d’ôter l’illusion, tout le monde parle français en perfection, et, grâce à quelques élégants qui passent l’hiver à Paris et vont dans les coulisses de l’Opéra, le rat le plus chétif, la marcheuse la plus ignorée, sont parfaitement connus à Madrid. J’ai trouvé là ce qui n’existe peut-être en aucun autre lieu de l’univers, un admirateur passionné de mademoiselle Louise Fitzjames, dont le nom nous servira de transition pour passer de la tertulia au théâtre.

Le théâtre del Principe est d’une distribution assez commode ; on y joue des drames, des comédies, des saynètes et des intermèdes. J’y ai vu représenter une pièce de don Antonio Gil y Zarate, Don Carlos el Heschizado charpentée tout à fait dans le goût shakespearien. Don Carlos ressemble fort au Louis XIII de Marion de Lorme, et la scène du moine, dans la prison, est imitée de la visite de Claude Frollo à la Esmeralda dans le cachot où elle attend la mort. Le rôle de Carlos est rempli par Julian Roméa, acteur d’un admirable talent, à qui je ne connais pas de rival, excepté Frédérick Lemaître, dans un genre tout opposé ; il est impossible de porter l’illusion et la vérité plus loin. Mathilde Diez est aussi une actrice de premier ordre : elle nuance avec une délicatesse exquise et une finesse d’intention surprenante. Je ne lui trouve qu’un défaut, c’est l’extrême volubilité de son débit, défaut qui n’en n’est pas un pour les Espagnols. Don Antonio Guzman, le gracioso, ne serait déplacé sur aucune scène ; il rappelle beaucoup Legrand, et, dans certains moments, Arnal. On donne aussi au théâtre del Principe des pièces féeriques, entremêlées de danses et de divertissements. J’y ai vu représenter, sous le titre de la Pata de Cabra, une imitation du Pied de Mouton, joué autrefois à la Gaieté. La partie chorégraphique était singulièrement médiocre : les premiers sujets ne valent pas les simples doublures de l’Opéra ; en revanche, les comparses déploient une intelligence extraordinaire ; le pas des Cyclopes