Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/137

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prodigieux, et nous avons peine à concevoir la possibilité de pareils travaux, nous autres modernes, déjà essoufflés au milieu de la tâche la plus courte. Pellegrini, Luca Gangiaso, Carducho, Romulo Cincinnato et plusieurs autres ont peint à l’Escurial des cloîtres, des voûtes et des plafonds. Celui de la bibliothèque, qui est de Carducho et de Pellegrini, est d’un bon ton de fresque clair et lumineux ; la composition en est riche, et les arabesques qui s’y entrelacent sont du meilleur goût. La bibliothèque de l’Escurial présente cette particularité que les livres sont rangés sur le rayon le dos contre le mur et la tranche du côté du spectateur ; j’ignore la raison de cette bizarrerie. Elle est riche surtout en manuscrits arabes et doit renfermer des trésors inestimables et complètement inconnus. Aujourd’hui que la conquête d’Afrique a fait de l’arabe une langue à la mode et courante, il faut espérer que cette riche mine sera fouillée dans tous les sens par nos jeunes orientalistes ; les autres livres m’ont paru être en général des livres de théologie et de philosophie scolastique. On nous fit voir quelques manuscrits sur vélin avec marges historiées et miniaturées ; mais comme c’était le dimanche et que le bibliothécaire était absent, nous ne pûmes en obtenir davantage, et il fallut nous en aller sans avoir vu une seule édition incunable, désagrément beaucoup plus sensible pour mon compagnon que pour moi, qui malheureusement n’ai ni la passion de la bibliographie ni aucune autre.

Dans un des corridors est placé un Christ de marbre blanc de grandeur naturelle, attribué à Benvenuto Cellini, et quelques peintures fantastiques très singulières, dans le goût des tentations de Callot et de Teniers, mais beaucoup plus anciennes. Du reste, on ne peut rien imaginer de plus monotone que ces interminables corridors de granit gris, étroits et bas, qui circulent dans l’édifice, comme des veines dans le corps humain ; il faut vraiment être aveugle pour s’y retrouver ; on monte, on descend, on fait mille détours,