Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/182

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Notre guide avait eu la précaution de faire partir, la veille au soir, une mule qui devait nous attendre à mi-chemin, pour relayer la bête attelée à notre véhicule : car il est douteux que, sans cette précaution, nous eussions pu faire le trajet de Tolède à Madrid en une journée, vu l’intolérable chaleur de cette route poussiéreuse et sans ombre à travers d’interminables champs de blé.

Nous arrivâmes vers une heure à Illescas à moitié cuits, pour ne pas dire tout à fait, et sans autre incident. Il nous tardait d’en avoir fini avec ce chemin qui n’avait rien de nouveau pour nous, sinon que nous le parcourions en sens inverse.

Mon compagnon préféra dormir, et moi, déjà plus familiarisé avec la cuisine espagnole, je me mis à disputer mon dîner à d’innombrables essaims de mouches. La fille de l’hôtesse, gentille enfant de douze ou treize ans, aux yeux arabes, se tenait debout auprès de moi, un éventail d’une main et un petit balai de l’autre, tâchant d’écarter les insectes importuns, qui revenaient à la charge plus furieux et plus bourdonnants que jamais dès qu’elle ralentissait ou cessait son mouvement. Avec ce secours, je parvins à me fourrer dans la bouche quelques morceaux assez exempts de mouches ; et, quand mon appétit fut un peu apaisé, j’entamai avec ma chasseuse d’insectes un dialogue que mon ignorance de la langue espagnole bornait nécessairement beaucoup. Cependant, avec l’aide de mon dictionnaire diamant, je parvins à soutenir une conversation fort passable pour un étranger. La petite me dit qu’elle savait écrire et lire toutes sortes d’écritures moulées et même du latin, et qu’en outre, elle jouait passablement du pandero, talent dont je l’engageai à me donner un échantillon, ce qu’elle fit de fort bonne grâce au détriment du sommeil de mon camarade, que le bruissement des plaques de cuivre et le ronflement sourd de la peau d’âne effleurée par le pouce de la petite musicienne finirent par réveiller.