Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/188

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gens de rencontre désagréable. Nous arrêtâmes à une hôtellerie de bonne apparence, avec un patio à colonnes recouvert d’un superbe tendido, dont la toile, doublée ou simple, formait des dessins et des symétries par le plus ou moins de transparence. Le nom du fabricant et son adresse à Barcelone y étaient inscrits de la sorte fort lisiblement. Des myrtes, des grenadiers et des jasmins, plantés dans des pots d’une argile rouge, égayaient et parfumaient cette cour intérieure, éclairée d’un demi-jour tamisé et plein de mystère. Le patio est une invention charmante : on y jouit de plus de fraîcheur et d’espace que dans sa chambre ; on peut s’y promener, y lire, être seul ou avec les autres. C’est un terrain neutre où l’on se rencontre, où, sans passer par l’ennui des visites formelles et des présentations, l’on finit par se connaître et par se lier ; et lorsque, comme à Grenade ou à Séville, l’on peut y joindre l’agrément d’un jet d’eau ou d’une fontaine, je ne connais rien de plus délicieux, surtout dans une contrée où le thermomètre se maintient à des hauteurs sénégambiennes.

En attendant la nourriture, nous allâmes faire la sieste ; c’est une habitude qu’il faut prendre absolument en Espagne, car la chaleur, de deux heures à cinq heures, est quelque chose dont un Parisien ne peut pas se faire une idée. Le pavé brûle, les marteaux de fer des portes rougissent, une averse de feu semble pleuvoir du ciel, le blé éclate dans l’épi, la terre se fend comme l’émail d’un poêle trop chauffé, les cigales font grincer leur corselet avec plus de vivacité que jamais, et le peu d’air qui vous arrive semble soufflé par la bouche de bronze d’un calorifère ; les boutiques se ferment, et pour tout l’or du monde, vous ne décideriez pas un marchand à vous vendre quelque chose. Il n’y a dans les rues que les chiens et les Français, suivant le dicton vulgaire, fort peu gracieux pour nous. Les guides, quand même vous leur donneriez des cigares de La Havane ou une entrée pour la course de taureaux, deux choses éminemment séduisantes pour un domestique de