Page:Gautier - Voyage en Espagne.djvu/243

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cyprès poussent à travers les crevasses des murailles leurs noirs soupirs de feuillage au milieu de toute cette lumière et de tout cet azur, comme une pensée triste dans la joie d’une fête. Les pentes de la colline qui descendent vers le Darro et le ravin de los Molinos disparaissent sous un océan de verdure. C’est un des plus beaux points de vue que l’on puisse imaginer.

De l’autre côté, comme pour faire contraste à tant de fraîcheur, s’élève une montagne inculte, brûlée, fauve, plaquée de tons d’ocre et de terre de Sienne, qu’on appelle la Silla del Moro, à cause de quelques restes de constructions qu’elle porte à son sommet. C’est de là que le roi Boabdil regardait les cavaliers arabes jouter dans la Vega contre les chevaliers chrétiens. Le souvenir des Mores est toujours vivant à Grenade. On dirait que c’est d’hier qu’ils ont quitté la ville, et, si l’on en juge par ce qui reste d’eux, c’est vraiment dommage. Ce qu’il faut à l’Espagne du Midi, c’est la civilisation africaine et non la civilisation européenne, qui n’est pas en rapport avec l’ardeur du climat et des passions qu’il inspire. Le mécanisme constitutionnel ne peut convenir qu’aux zones tempérées ; au-delà de trente degrés de chaleur, les chartes fondent ou éclatent.

Maintenant que nous en avons fini avec l’Alhambra et le Généralife, traversons le ravin du Darro et allons visiter, le long du chemin qui mène au Monte-Sagrado, les tanières des gitanos, assez nombreux à Grenade. Ce chemin est pratiqué dans le flanc de la colline de l’Albaycin, qui surplombe d’un côté. Des raquettes gigantesques, des nopals monstrueux hérissent ces pentes décharnées et blanchâtres de leurs palettes et de leurs lances couleur de vert-de-gris ; sous les racines de ces grandes plantes grasses qui semblent leur servir de chevaux de frise et d’artichauts, sont creusés dans le roc vif les habitations des bohémiens. L’entrée de ces cavernes est blanchie à la chaux ; une corde tendue, sur laquelle glisse un morceau de tapisserie éraillée, leur tient lieu de porte. C’est là-dedans que grouille et pullule